SANCTUAIRE
DE L’ILE-BOUCHARD, église paroissiale Saint-Gilles
Vêpres
de l’Immaculée Conception
Vendredi 8 décembre
2006
59e pèlerinage à Notre-Dame
de la Prière
Homélie
d’Alexandre GUÉRIN
Diacre de L’Ile-Bouchard,
chargé dans le diocèse
de la Pastorale Liturgique et Sacramentelle
Frères
et sœurs, qu’êtes-vous donc venus voir à L’Ile-Bouchard ? Tout comme
Jésus interrogeait les disciples de St-Jean Baptiste : « qu’êtes-vous
donc allés voir au désert ? Un roseau agité par le vent, un homme aux vêtements
somptueux ? » « Non », disait Jésus, « vous
êtes allés voir un prophète ». C’est-à-dire vous êtes allés écouter
une voix, celle qui crie dans le désert, c’est bien ce que nous préparons en
cet Avent.
Qu’êtes-vous
donc venus voir à L’Ile-Bouchard ? Je crois que nous venons ici voir
Marie, celle qui écoute la voix de l’ange, tout simplement. Parce qu’ici
c’est comme à Nazareth, c’est simple, c’est familial. Je ne sais si vous
l’avez remarqué, mais la première phrase de l’Evangile de l’Annonciation
que nous avons entendu ce matin est une phrase vertigineuse ; c’est une
spirale, c’est un cyclone, c’est un entonnoir. L’ange Gabriel fut envoyé
par Dieu. Quoi de plus grand, de plus large, de plus haut que Dieu ?
L’ange Gabriel fut envoyé par Dieu, dans une ville de Galilée, - et là le
zoom commence, - appelée Nazareth, à une jeune fille, il y en avait
certainement beaucoup, mais elle était promise en mariage et elle était
vierge, à un homme appelé Joseph et son nom était Marie. Et l’ange entra
chez elle. Et le talent de St Luc nous laisse dans le cœur cette impression
qu’en entrant chez Marie, l’ange laisse la porte ouverte et que nous y
entrons avec lui. Ce moment de l’Annonciation, c’est ce moment où nous pénétrons
cette intimité de Marie, nous entrons dans sa chambre. J’ai presque envie de
dire nous entrons dans sa cellule. Il y a du monastique à Nazareth, il y a de
l’écoute, il y a de la paix, il y a de la prière. C’est une
chambre-cellule, c’est une chambre scriptorium, c’est une chambre où
tout est aménagé pour accueillir la Parole. Pas la moindre partie de l’être
de Marie, de son corps, de son âme ne peut être sourde à cette voix de
l’ange. « Ecoute ma fille », nous dit le psaume 44,
« écoute ma fille, regarde et tends l’oreille. Oublie ton peuple et
la maison de ton père, le Roi sera séduit par ta beauté », cette
beauté dont il est si souvent question ici. Cette beauté de Marie dans la prière,
cette beauté de Marie dans l’écoute, cette beauté de Marie dans le silence
de Nazareth. Nous pénétrons avec l’ange dans cette chambre, dans cette
cellule, qui est un point culminant de l’histoire du Salut. Combien
d’artistes ont représenté l’Annonciation avec Marie tenant un livre,
tenant LE Livre. Elle le porte sur ses genoux déjà, comme on porte un enfant.
Ce moment où Marie est tout écoute, modèle du cœur qui écoute, nous
dit l’Office, ce moment-là, c’est celui où le Livre va prendre chair en
Elle, où le Verbe va accoucher en Elle en incarnation. Cette cellule de Marie où
le Livre soudain va prendre corps, c’est le lieu choisi, c’est le lieu
confortable, c’est le lieu d’excellence de l’écoute de la Parole, de la
Parole qui vient porter du fruit dans nos vies et c’est un lieu d’Eglise. Et
ce n’est pas un hasard, je crois, que Marie décide de venir ici, dans une église,
nous montrer ce grand mystère à contempler qui est celui de son Annonciation,
où Elle est tout écoute de la Parole de Dieu. Ce n’est pas un hasard parce
qu’Elle vient nous dire quelque part, que ce que nous célébrons dans les églises,
dans nos liturgies, dans nos sacrements, c’est d’abord la Parole et peut-être
avons-nous parfois tendance à l’oublier.
Nous
devons, frères et sœurs, conserver comme la prunelle de nos yeux, les trésors
des Ecritures Saintes. Nous devons freiner des quatre fers lorsque les demandes
nous sont faites de remplacer dans nos célébrations les textes sacrés par des
textes profanes. La liturgie, la célébration des sacrements, c’est le lieu même
de l’écoute de la Parole. Ce n’est pas une avant-messe, la messe ne
commence pas avec l’offertoire, tout comme l’Annonciation commence à partir
du moment où Marie se met à l’écoute et ça la bouleverse, et ça porte du
fruit dans sa vie. Il n’y a pas là de risque de protestantisation,
excusez-moi ce barbarisme. C’est la tradition la plus pure de l’Eglise et
nos liturgies ont toujours été réformées quand la place de la Parole y
devenait atrophiée ou inintelligible à l’entendement du peuple de Dieu pour
laquelle elle est faite. C’est d’actualité. Goûtons, mangeons cette
Parole, c’est la tradition de l’Eglise ; St Thomas nous disait lui-même :
« les sacrements sont les signes qui nous rendent visibles la Parole »
et St Ambroise de Milan ajoutait : « l’Eucharistie, c’est la
manducation de la Parole », c’est-à-dire l’Eucharistie c’est la
Parole, c’est le Verbe qui se mange, parce que c’est par la voix, parce que
c’est par la parole, parce que c’est par le Verbe conjugué à la première
personne que les espèces sont consacrées. « Ceci est mon Sang, ceci
est mon Corps ». Gardons dans nos liturgies, toute cette participation
attentive, écoutante, de la Parole. Je crois que c’est cela surtout que Marie
vient nous dire ici à L’Ile-Bouchard. Ecoute, écoute le Verbe raisonner en
toi, pour qu’il prenne toute la place et pour que je puisse, comme Elle nous
le montre ici, m’effacer devant Lui dans l’Eucharistie. Ecoute le Verbe !
L’Ile-Bouchard, c’est cette école d’écoute, c’est cette école
de prière, c’est cette école de grâce et de paix.
Un
jour, à Nazareth, là où Il avait appris à lire, Jésus était dans la
synagogue. Il s’est levé, épiphanie de sa résurrection, Il a pris le livre
du prophète Isaïe et Il a lu : moment de lecture extraordinaire où le
lecteur était le sujet du texte. Il nous annonce la bonne nouvelle :
« aux captifs la délivrance, aux affligés la joie, une année de
bienfaits et de salut », puis Il repose le Livre et Il le donne au
servant qui est là. Ce servant, c’est nous, c’est l’Eglise. Nous en
sommes dépositaires de cette Parole, nous en sommes les garants, nous en sommes
les conservateurs, puis Il ajoute : « aujourd’hui, cette Parole
s’accomplit ». Lorsque les écritures sont proclamées dans l’Eglise,
depuis ce jour-là, c’est Jésus lui-même qui les proclame, c’est sa voix
que nous entendons. « Mange le Livre, mange mon Corps ».
Dieu, tout au long de la Révélation n’a de cesse de nous dire : écoute !
« Shema Israël ! écoute Israël ! le Seigneur
ton Dieu est l’Unique ». Le jeune Samuel dira : « parle
Seigneur, ton serviteur écoute ». « Ecoute ma fille »,
nous dit le psautier, « et tends l’oreille ». Et au jour du
baptême de Jésus, une voix se fit entendre : « Celui-ci est mon
Fils bien-aimé, en qui J’ai mis tout mon amour. Ecoutez-Le ». Jésus
lui-même dans St Jean, dans le discours de l’œuvre du Fils, nous dira :
« celui qui écoute ma Parole, celui-là, il obtiendra la vie éternelle ».
Ecoute la Parole pour obtenir la vie éternelle, mange son Corps, bois son Sang
pour obtenir la vie éternelle. A L’Ile-Bouchard, Marie, dans sa main, ne
tient pas un livre. Elle tient le Corps livré. Elle tient son Fils. Elle nous
le montre. Elle nous l’offre à contempler, à regarder, à embrasser, presque
à manger.
Nous
sommes venus, frères et sœurs, aujourd’hui, nous jeter aux pieds de Marie,
comme Marie, sœur de Marthe, s’était jetée aux pieds de Jésus, pour
contempler ce mystère d’écoute, pour qu’elle nous en donne un peu, pour
que dans nos vies, pour que dans notre monde, envahis par des hauts-parleurs,
envahis par des messages absurdes, envahis par le bruit, nous trouvions ici un
lieu de paix et de silence, un lieu d’écoute à la voix du Seigneur, qui
n’a de cesse de nous murmurer : « n’aie pas peur, Je viens te
sauver ». Puisse L’Ile-Bouchard être pour vous ce lieu tout simple.
Nous sommes venus ici, réentendre cette promesse, que Marie fait aux familles,
de bonheur. Mais n’y aurait-il pas plus de bonheur dans nos familles, s’il
n’y avait pas plus d’écoute ? Elle vient nous dire cela dans le climat
d’une France divisée, cassée. Elle nous dit : je vais promettre du
bonheur, et Elle nous le montre, dans son attitude fondamentale d’écoute
de la Parole de Dieu. Ecoutez-vous les uns les autres. Jésus nous dira :
« aimez-vous les uns les autres ». Sans l’écoute et sans la
parole, il n’y a pas d’incarnation. Sans parole, il n’y a pas d’humanité.
Notre monde en manque cruellement.
Qu’êtes-vous venus voir, frères et sœurs, à L’Ile-Bouchard ? Vous êtes venus voir Celle qui nous montre Jésus dans la nudité de sa main, tout simplement. Amen.