SANCTUAIRE
DE L’ILE-BOUCHARD
Vêpres solennelles de l’Immaculée Conception
Lundi 8 décembre 2003
56e pèlerinage à Notre-Dame
de la Prière
Présidence
et homélie de Mgr André FORT, Evêque d’Orléans
Retranscription
de l’homélie. Style oral.
Chers
frères et sœurs, je voudrais maintenant avec vous comprendre mieux l’appel
que la Vierge Marie nous adresse ici, d’une part à prier pour la France,
d’autre part à prier pour les prêtres et les vocations sacerdotales, et
enfin à nous mettre à son école pour mieux prier et prier davantage.
Prier
pour la France. Cela peut sembler aujourd’hui, à certains, anachronique. En
effet, nous avons à vivre tous ensemble un phénomène irréversible que vous
pouvez observer autour de vous, celui que l’on désigne habituellement sous le
terme de la mondialisation. Nous sommes, au troisième millénaire, appelés à
vivre un état nouveau, une étape nouvelle de l’histoire de l’humanité,
dans laquelle la rapidité des informations, et le fait qu’il ne se passe pas
un événement tant soit peu important, où que ce soit dans les cinq continents
du monde, sans que l’humanité tout entière en soit informée. Les moyens de
communication et de circulation mis à la disposition des hommes sont tels
qu’aujourd’hui nous sommes partout au contact de gens héritiers et porteurs
d’une culture différente de la nôtre, et nous sommes appelés à vivre
partout dans une société qui devient de plus en plus multiculturelle et
plurireligieuse. Alors que veut nous dire la Vierge Marie quand elle nous
demande, comme nous l’avons fait ce matin en obéissant à sa parole, de prier
pour la France. Eh bien pour ma part ce que je comprends, c’est que Marie est
héritière elle-même de la longue tradition des prophètes, des patriarches,
et qu’elle sait que la richesse spirituelle qu’elle tient par grâce de
Dieu, elle l’a aussi héritée de sa famille humaine, et que sa famille
humaine – Anne et Joachin – s’inscrivait dans un peuple qui avait sa
langue, sa culture, son héritage, ses traditions, sa richesse propre. Et vous
savez, frères et sœurs, à quelles aberrations peut conduire la prétention de
reconstruire l’humanité en repartant de zéro. Il suffit d’évoquer ce
qu’a été l’utopie sanglante qui a affligé le Cambodge quand certains ont
voulu croire qu’ils allaient tourner la page de l’histoire qui les précédait,
et qu’ils allaient construire une humanité nouvelle qui ne devrait plus rien
au passé. Or cette tentation habite toujours souterrainement l’imagination et
le cœur de certains. Au point même que lorsque je rencontre certains jeunes,
des adolescents, qui m’écrivent pour me demander de les confirmer dans leur
relation au Christ, de les fortifier dans leur foi, j’entends certains parmi
eux qui sont touchés par ce qu’ils entendent véhiculer par certains média :
« Le christianisme a fait son temps, c’est une page à tourner. »
Quelle erreur ! Quel dramatique aveuglement ! Et lorsque la Vierge
Marie nous demande de prier pour la France, ce qu’elle veut, c’est que nous
soyons des héritiers conscients et responsables du patrimoine de culture qui
s’est construit et élaboré de génération en génération, au long de siècles,
et qui fait qu’il y a dans la richesse du patrimoine et de la culture française
des valeurs, des beautés qui sont à transmettre ; et si le monde
aujourd’hui a à vivre une nouvelle étape, il faut que nous soyons les
porteurs de la richesse dont nous sommes les héritiers, dont nous devons être
fiers, et en même temps capables de savoir la transmettre en l’accordant avec
la situation nouvelle qui nous demande de ne pas cultiver un nationalisme étroit
et farouchement opposé à tout échange et à tout dialogue avec d’autres
cultures, mais à être assez informés et attachés à notre richesse propre,
pour que nous puissions, dans la société nouvelle à construire, apporter
notre propre richesse. Et cette richesse, Dieu sait si elle est marquée chez
nous par la présence du Christ, par la sainteté chrétienne qui s’est
illustrée de façon si exemplaire, et - comment ne pas dire ici - par ce privilège
que Marie nous a accordé. Et lorsque le Pape Jean-Paul II nous a interpellé en
nous disant : « France, qu’as-tu fait de ton baptême ? » France,
que fais-tu de ton patrimoine spirituel, de ton héritage catholique et de la grâce
que Marie t’a accordée d’une façon privilégiée ? Enfin,
serions-nous capables d’oublier ce que nous devons à la Vierge Marie ?
Combien de chrétiens et de non chrétiens viennent à Lourdes, combien découvrent
La Salette, et combien découvriront un jour L’Ile-Bouchard, pour entendre
Marie les rééduquer à une vraie et confiante prière ! Nous en avons
tellement besoin ! Donc, comprenons le message de la Vierge : prier
pour la France, c’est prier pour que ne soit pas gaspillé et galvaudé un
patrimoine spirituel français qui est une grâce.
Le
sourire de Marie lorsqu’on lui demande de prier pour les prêtres et pour les
vocations sacerdotales. Nous avons à vivre, chers frères et sœurs, dans l’étape
actuelle de l’histoire de l’Eglise dans notre pays, en Europe et dans le
monde entier, là encore, un appel qui pour une part nous oblige à une évolution.
Et vous savez que de plus en plus, depuis le Concile Vatican II, qui est une grâce
faite à l’Eglise pour que nous soyons les témoins du Christ du IIIème millénaire,
les laïcs sont appelés à redécouvrir qu’au titre de la grâce de leur baptême
et de leur confirmation ils sont coresponsables de la mission de l’Eglise et
que l’évangélisation du monde – à commencer par celle des plus jeunes générations :
les enfants, les adolescents, les jeunes -
que chacune et chacun de nous, au titre de son baptême, a un service,
une place à prendre dans cette mission. Et pour ma part, puisque j’ai la joie
d’appartenir à la commission épiscopale de la catéchèse et du catéchuménat,
je me suis appliqué à travailler, à élaborer ce petit outil de réflexion
qui s’appelle : « Aller au cœur de la foi » et qui vous
sollicite tous de réaliser, de reprendre conscience de ce que le Christ nous
fait vivre, et de retrouver cette intelligence de la foi, du cœur de la foi, en
considérant ce qui se passe dans la si belle liturgie de la nuit pascale. Que
se passe-t-il ? Il se passe que dans la nuit d’un monde qui ignore Dieu,
le Christ vient faire briller une lumière qui dissipe ces ténèbres. Le Christ
est celui qui nous révèle en vérité qui est Dieu pour nous et qui nous
sommes pour Dieu. Et lorsqu’il nous a ainsi rassemblés autour de sa lumière,
il nous entraîne et il nous fait entrer dans son église pour que nous
entendions la longue histoire de cette alliance, de cette relation d’amour
entre Dieu qui a pris l’initiative de nous rejoindre, jusqu’à être avec
nous dans la personne de Jésus, cette longue histoire qui est l’étape des
lectures de la nuit pascale, à commencer par le livre de la création jusqu’à
l’annonce de l’Apocalypse, le retour du Christ en gloire. Et puis vient le
moment où, instruits de cette alliance que Dieu nous propose de faire avec lui,
il nous demande de choisir, et c’est le moment où nous avons à dire :
« Je renonce au mal et à ce qui conduit à se détourner de Dieu, et je
me laisse saisir par le Christ. » Et c’est la célébration des
sacrements de l’initiation chrétienne : le baptême, la confirmation, et
enfin, le sommet : l’Eucharistie. Mais une fois habités de cette vie
divine, ce n’est pas pour que nous la conservions comme un trésor à enterrer
et à enfouir, mais c’est bien pour que cette richesse, nous puissions la
partager à d’autres. Et le Christ nous envoie tous en mission. Et alors,
chers frères et sœurs, vous comprenez bien que, reprenant conscience de cette
grandeur, de cette richesse, nous ne pouvons pas la garder pour nous. Et
aujourd’hui, les problèmes qui se posent dans l’Eglise pour la catéchèse
sont exactement les mêmes qui se posent dans l’ensemble de la société pour
l’éducation nationale. Et les forums qui ont lieu actuellement pour essayer
de réveiller la conscience des familles et des parents – car si l’on se défausse
sur les seuls enseignants, toutes les carences éducatives des familles, des
mouvements de jeunes, des associations, ils ne pourront pas les compenser. Et
dans notre Eglise, de la même façon, si l’on s’en remet uniquement aux catéchistes,
et si jamais un enfant dans sa propre famille n’entend parler de Jésus,
n’apprend à joindre les mains et à faire le signe de la croix, comment
voulez-vous que les catéchistes puissent à elles seules compenser un tel vide ?
Comme disait le beau texte de l’évangile d’hier : « combler les
ravins » de l’ignorance de Dieu… Alors dans ce souffle missionnaire
qui a besoin d’être réveillé dans le cœur de tous les fidèles, l’erreur
serait de croire que le service des prêtres est moins nécessaire. C’est tout
le contraire ! Plus les laïcs sont appelés à une tâche d’évangélisation
face aux défis de la culture moderne, plus ils ont besoin du service éminent,
indispensable, des prêtres, parce que ce sont eux que le Christ a chargé de
les nourrir de l’Eucharistie. Et le service des prêtres n’est possible que
si la tradition apostolique est maintenue vivante. Et si parmi eux, certains
sont appelés à l’épiscopat, et que l’Eglise, riche de ce courage, de
cette grâce des baptisés, est structurée, nourrie, fortifiée, et enfin envoyée
en mission, par la grâce des apôtres. Et comme je suis heureux d’être au
milieu de vous aujourd’hui pour ce service, avec mes frères prêtres, et
aussi avec cette nouveauté que le Concile nous a donnée pour la société
telle qu’elle est aujourd’hui : le ministère du diaconat permanent.
Chacun a sa place, a sa juste place. Mais ils faut que les laïcs sachent
qu’ils ne pourront accomplir leur mission que soutenus, éclairés, fortifiés
par la Parole de Dieu et l’Eucharistie servies par les prêtres. C’est dire
à quel point, si la relève du sacerdoce aujourd’hui est difficile, la relève
des laïcs engagés le deviendra tout autant. S’il n’y a pas des prêtres,
et si l’Eucharistie ne vivifie pas, ne nourrit pas de l’intérieur le
courage apostolique des chrétiens… le Seigneur ne nous a pas appelés dans
une voie de facilité, mais il nous associe à son œuvre, qui est une œuvre de
justice et de paix pour le monde entier. Or jamais la mondialisation actuelle
n’a exigé autant de justesse, de dévouement et de probité dans le service
de la vérité, de la justice et de la paix. Et comme nous l’a redit le Pape
Jean-Paul II : « Pas de paix sans justice, pas de justice sans
pardon. » Et là, chers frères et sœurs, dites-vous que le travail d’évangélisation
des cœurs pour découvrir la force du pardon, il y faut vraiment la puissance
de l’Esprit Saint.
Alors
si Marie nous encourage à prier pour la France, faisons-lui confiance. C’est
une cause qui mérite notre investissement, notre adhésion personnelle. Si
Marie nous invite à prier pour que la tradition sacerdotale soit maintenue
vivante au cœur de notre Eglise, ne nous trompons pas : elle nous invite
à un service majeur.
Enfin, Marie, pour nous entraîner dans sa prière, nous présente le Crucifié. Que veut-elle nous dire ? Elle veut nous dire que dans ce monde qui est en croissance, en gestation, comme dit l’apôtre saint Paul : « L’humanité gémit en attente de la venue de son sauveur », tous, chacune et chacun de nous, dans notre propre vie, nous connaissons l’épreuve, parfois l’échec. Nous connaissons l’inquiétude, parfois l’angoisse. Nous connaissons la souffrance. Tout cela pourrait nous détruire. Qu’est-ce qui permet que la souffrance puisse ne pas nous révolter ou ne pas nous détruire ? C’est notre adhésion au Christ vainqueur sur sa croix. Et la prière avec la Vierge Marie nous aide à grandir dans une confiance qui nous permet de ne pas douter que les épreuves que Dieu permet pour nous ne nous détruisent pas. Mais dans la mesure où elles sont acceptées dans la foi, plus qu’acceptées : offertes, alors, non seulement elles ne nous détruisent pas, mais elles nous font grandir spirituellement. Et cette leçon-là, c’est la leçon de Marie au pied de la Croix. C’est ce qui nous est dit aussi ici, au moment où elle-même, lorsqu’elle apprend aux enfants à tracer sur eux le signe de la croix, c’est à la fois dans une sorte de recueillement intérieur – car la douleur que le prophète avait annoncée à Marie : « Un glaive te transpercera le cœur », cette douleur ne la détruit pas, elle la tient debout, associée au sacrifice rédempteur du Christ. Chers frères et sœurs, nous mesurons ensemble combien la Vierge… combien nous avons besoin d’elle pour grandir dans cette foi. Et je voudrais qu’aujourd’hui vous tous, à la fois pour vous et pour ceux que vous aimez, et puis pour vos prêtres et pour vos évêques, vous fassiez l’offrande de vos épreuves, dans la foi, en disant : « Seigneur, cette peine, cette épreuve, cette souffrance, je veux l’unir à ton propre sacrifice pour qu’il devienne sauveur. »
Que
la Vierge Marie qui nous rassemble, qui est avec nous, soit maintenant celle qui
nous tourne vers Jésus. Et nous allons adorer l’Eucharistie. Et là encore,
c’est sur la parole du Christ que notre foi accueille : « Prenez,
ceci est mon Corps » que le Christ notre sauveur, qui se rend présent par
son Eucharistie et qui ne cesse de nous nourrir spirituellement accueille
aujourd’hui notre adoration, notre reconnaissance, notre confiance. Amen.