SANCTUAIRE DE L’ILE-BOUCHARD
Messe de l’Immaculée Conception
Mercredi 8 décembre 2004
57e pèlerinage à Notre-Dame de la Prière

Présidence et homélie de Mgr André VINGT-TROIS
Archevêque de Tours

Frères et Sœurs,

Entrons dans l’action de grâce de l’Église, en cette fête de l’Immaculée Conception de Notre-Dame. Aujourd’hui à travers le monde, des millions et des millions de femmes et d’hommes attachés à la Foi de l’Église catholique, rendent grâce à Dieu et sont dans la joie de fêter leur Mère, celle que Jésus, lui-même, leur a donnée pour Mère. Sur la croix, il a dit à Marie : « Femme, voici ton fils ». Et en désignant le disciple qu’il aimait, il confiait à la Vierge Marie, non seulement la garde de son Église, mais la protection de toute l’humanité, ainsi que nous le rappelait tout à l’heure la lecture du Livre de la Genèse, promettant la victoire à la descendance de la femme qui est nommée “ la vivante”.

Cette joie universelle n’a pas été engendrée brusquement et arbitrairement en 1854 par le décret du pape Pie IX. S’il suffisait qu’un pape prenne des décrets pour changer le monde, nous serions dans un univers tout fait d’harmonie. La déclaration du dogme de l’Immaculée Conception en 1854 est le fruit de la tradition et de la prière des chrétiens depuis les origines de l’Église. C’est parce que les chrétiens étaient convaincus que Marie était indemne du péché, qu’ils ont pu la prier avec une confiance entière quand ils disent la prière reçue de l’Écriture elle-même : « Tu es comblée de grâce », et cette prière, pleine de confiance, a porté son fruit en illuminant la foi des chrétiens.

En 1830 déjà, 24 ans avant la décision du pape Pie IX, Catherine Labouré invoquait la Vierge Marie en disant : « Ô Marie conçue sans péché, priez pour nous qui avons recours à vous ». Mais, des siècles avant, la foi de l’Église avait déjà tranché par ce que le Concile Vatican II a désigné comme le sens commun de la foi, le sens des fidèles chrétiens qui est animé par l’Esprit Saint et qui construit progressivement une communion de foi dans les vérités qui nous font vivre.

Cette possession sereine de la foi de l’Église est forcément sujette à discussions, à contestations et à critiques. Cette année, la grâce d’accueillir le Saint-Père, à Lourdes, le 15 août dernier, a permis à quelques éditeurs de faire une bonne affaire puisqu’ils ont choisi ce moment-là pour répandre à profusion des livres qui pouvaient avoir l’apparence de la nouveauté pour un public peu averti, et qui n’était qu’une nouvelle manière de cuisiner des vieilles théories éculées depuis déjà plusieurs dizaines d’années parmi les spécialistes : le fruit d’une lecture rationaliste de l’Écriture qui pose comme a priori d’éliminer de notre compréhension tout ce qui nous dérange, tout ce qui ne rentre pas dans nos cadres.

Alors évidemment, quand on pose cette grille de lecture “en principe”, il ne reste plus grand’chose d’original dans l’Évangile. Mais c’est une présomption singulière de croire qu’il a fallu attendre l’année 2004 et quelques plumitifs pour découvrir qu’il y avait des difficultés à entrer dans le plan de Dieu. Pourquoi vous imaginez-vous que les Évangiles – en particulier celui de Matthieu et de Luc – prennent un tel soin pour nous raconter la nativité, la généalogie, et l’enfance du Christ ? Croyez-vous que c’étaient des détails qui étaient tellement importants, comparés au message que Jésus a délivré pendant sa prédication ?

Si les évangélistes ont estimé nécessaire ce luxe de détails sur une période “où il ne se passait rien”, c’était précisément parce que c’était la question qui travaillait le cœur des croyants dès la première génération : Qui est-il ? D’où vient-il ? Et vous avez certainement en mémoire ces phrases de l’Évangile : « Nous le connaissons, il est le fils de Joseph, le charpentier. » « De Nazareth, que peut-il venir de bon ? » « N’est-il pas le fils de Marie et de Joseph ? » « Ses frères et ses sœurs ne sont-ils pas parmi nous ? »

Autant de notations qui montrent que dans la communauté originelle des croyants, la question de l’identité réelle du Christ était déjà une épreuve pour la foi ! « D’où vient-il ? Qui est-il ? Est-il vraiment le fils de Joseph ? » Et les Évangiles nous donnent une réponse : la venue de Jésus, fils de Marie, est attribuée, expressément – comme nous l’avons entendue à l’instant par le dialogue entre Marie et l’Ange – au don de l’Esprit Saint. « Comment cela se fera-t-il puisque je ne connais pas d’homme ? » On ne peut pas mieux dire, et on ne peut pas dire, plus simplement, les choses : Il naîtra sans qu’il y ait une conception biologique. Il naîtra par la puissance de l’Esprit Saint : « car tout est possible à Dieu ».

Et c’est précisément avec cette petite phrase que tout va devenir problématique, car cette petite phrase ne nous permet d’entrer dans la foi chrétienne que si nous acceptons que Dieu puisse faire quelque chose qui ne nous paraît pas possible ! Mais si nous avons décidé que Dieu ne peut faire que des choses que “nous” pouvons faire, alors il n’y a plus de foi chrétienne. Il n’y a plus qu’une sorte de spiritualité généreuse qui nous permet de faire bonne figure au milieu des autres courants de pensée qui sont autorisés dans notre pays. Mais il n’y a plus de foi authentiquement chrétienne ! Il n’y a plus d’Église ! Il n’y a plus de sacrements ! Il n’y a plus qu’un message évangélique. Il n’y a plus de personne historique de Jésus de Nazareth ! Il n’y a plus que l’image d’un prédicateur.

Vous voyez, toutes ces questions, - dont les journaux et les radios nous ont rebattu les oreilles depuis quelques semaines pour essayer de pousser un peu les ventes, quand même ! -, toutes ces questions sont des questions authentiques de la communauté chrétienne. Ce ne sont pas des questions ignorées, ce ne sont pas des questions camouflées : ce sont des questions qui nous obligent à exprimer librement notre position de foi. Est-ce que je crois que Dieu peut donner un enfant à une vieille femme ? Si j’analyse cette proposition selon les critères de la biologie médicale, la réponse est : non. Et donc le récit évangélique est faux ! Est-ce que Dieu peut donner un enfant à une femme, sans la fécondation masculine ? La réponse de biologie médicale est : non. Donc ça ne s’est pas passé comme ça ! Est-ce que dans les entours de la Sainte Famille de Nazareth, il y avait une famille plus nombreuse, dont les membres aimaient à se faire reconnaître comme les frères du Seigneur – parce que ce n’était pas rien que d’être les frères du Seigneur – ce qui ne voulait pas dire qu’ils étaient nés de Marie. Alors quand on parle en français, si on est frères c’est qu’on est de la même mère, donc la réponse est : non ! Et donc Marie est la mère d’une famille nombreuse.

Voilà ! Le mécanisme peut fonctionner, continuellement et très simplement, mais la foi des chrétiens, ce n’est pas ce mécanisme ! La foi des chrétiens c’est autre chose, c’est comment nous reconnaissons une autre réalité à travers les événements de l’histoire des hommes et à travers la création, telle que nous la recevons quand nous venons en ce monde : création de la nature, développement de l’histoire des peuples, constructions de l’intelligence humaine… Comment tout cela, - qui tombe sous le coup de l’analyse rationnelle, et qu’on peut toujours essayer d’expliquer par la recherche de l’intelligence humaine -, nous renvoie à une autre instance ? Comment comprenons-nous que la clef du sens de toute cette histoire humaine n’est pas entre nos mains, mais qu’elle est entre les mains de Dieu ? Que le sens du temps qui s’écoule, des siècles et des millénaires, n’est pas quelque chose que “nous” décidons, mais quelque chose que “nous recevons” et qui vient d’un ailleurs que ce temps. « Béni soit Dieu le Père de Notre Seigneur Jésus-Christ, qui nous a comblés des bénédictions de l’Esprit, au ciel dans le Christ. Avant la création du monde Il nous a choisis pour être ses enfants bien-aimés ». (Eph 1,3-5). Voilà, nous sommes entrés dans une autre dimension.

Tout ce qui arrive à l’univers, et tout ce qui arrive dans l’univers, dépend de la liberté et du travail des hommes ; et pourtant, à travers tout ce qui arrive à l’univers, et tout ce qui arrive dans l’univers, nous sommes invités à découvrir que cet engagement de la liberté et du travail de l’homme entre dans une volonté plus large, et que notre manière de vivre et de comprendre l’existence humaine est un chemin pour découvrir et comprendre quelque chose de l’existence de Dieu.

L’homme a été créé par Dieu à Son image, de telle façon – comme le pape Jean-Paul II l’a si bien dit dans sa première encyclique, il y a plus de 25 ans – que l’homme devient le chemin pour accomplir la volonté de Dieu. L’homme devient la route de l’Église. Et dans sa dernière lettre, pour ouvrir l’année de l’Eucharistie, dans la méditation sur les pèlerins d’Emmaüs, il nous dit encore une fois comment, cheminant avec Jésus qu’ils ne reconnaissaient pas, les disciples voient peu à peu leurs yeux s’ouvrir pour finalement le reconnaître dans le signe de la fraction du pain. C’est aussi une parabole sur le sens de la foi chrétienne, à l’égard de ce monde. Nous cheminons à travers les siècles, compagnons accompagnés de quelqu’un que nous ne voyons pas, ou que nous ne reconnaissons pas, et qui pourtant, est présent à nos côtés pour déchiffrer et pour interpréter à notre intention le message de Dieu à l’humanité, afin qu’un jour nos yeux puissent s’ouvrir. Et quand nos yeux s’ouvrent, il disparaît pour faire place à l’Esprit Saint.

Nous sommes évidemment, par ce cheminement que je viens d’évoquer brièvement, dans une logique de la communion spirituelle, de la confiance à la Parole de Dieu, de l’ouverture de notre esprit et de notre cœur aux choses d’en haut – comme nous dit saint Paul. Mais faut-il encore citer l’Écriture, si chaque fois qu’on la cite, c’est pour qu’elle soit dévitalisée ? Nous sommes invités à regarder les choses d’en haut, nous sommes invités à entrer dans une vision éternelle de l’humanité. A partir de notre “petite expérience” de quelques milliers d’années, ou de quelques millions d’années, nous sommes invités à reconnaître l’amour prévenant de Dieu qui anticipe, non seulement la création des hommes, mais l’histoire de l’humanité ; non seulement la communion plénière avec lui, mais l’histoire de la rupture et de la réconciliation ; non seulement les relations toujours problématiques entre les hommes et les femmes, dans les familles, mais aussi l’engendrement unique, dans la personne intacte de Marie, de celui qui va devenir le Sauveur du monde.

Alors, avec confiance, remettons-nous dans ce regard de Dieu, non seulement sur Eve la vivante, mais sur l’humanité qui va surgir de sa maternité ; sur l’histoire de la souffrance humaine à travers le temps ; sur l’anticipation du Salut appliqué à la personne de Marie pour qu’elle puisse répondre pleinement, dans la plénitude de la Grâce : « Qu’il me soit fait selon ta Parole » pour qu’enfin la foi soit engendrée au cœur des hommes et qu’ils reconnaissent que « rien n’est impossible à Dieu. » Amen !