Messe
Solennelle de l’Immaculée Conception
Vendredi 8 décembre
2000, 11h
53e
pèlerinage à Notre-Dame de la Prière
église jubilaire Saint-Gilles de L’ILE-BOUCHARD
Homélie
de Monseigneur André VINGT-TROIS
Archevêque de Tours
Frères
et sœurs,
De
quel arbre avons-nous cueilli le fruit ? Quel fruit amer avons-nous mangé
pour que notre société aime si peu la vie ? Quel chemin avons-nous
parcouru pour en arriver à craindre de voir naître un enfant ? Par quelles
voies obscures avons-nous circulé pour qu’une promesse d’avenir devienne
une menace du présent ? Comment ne pas se poser toutes ces questions quand
nous voyons la manière dont nos contemporains réagissent devant la perspective
d’une naissance ? Comment ne pas se poser ces questions quand l’annonce
même d’une naissance est d’abord vécue sous le mode de la menace ou du
bouleversement d’existence ?
Qui pourrait imaginer quels bouleversements l’annonce de l’ange va
provoquer dans la vie de Marie ? Qui pourrait imaginer à quel point cette
grossesse inexplicable va perturber l’équilibre et le cadre harmonieux dans
lesquels elle se trouvait, fiancée à Joseph ? Et nous voyons dans les évangiles
- non seulement dans celui que nous venons d’entendre, mais aussi dans celui
de saint Matthieu - qu’il ne faut rien moins qu’une intervention de Dieu
pour aider Marie et Joseph à entrer dans son projet, à comprendre que cet
enfant qui va naître est un don de Dieu lui-même.
Les gens autour d’eux ne verront pas le don de Dieu. Ils verront simplement
le fils de Joseph et de Marie de Nazareth, ils diront : “ C’est le
fils du charpentier. Sa mère et ses sœurs et ses frères sont parmi nous. Nous
le connaissons, nous savons qui il est. ” Et les évangiles nous
montreront qu’ils ne savaient pas qui il était. Bien sûr, ils connaissaient
sa famille. Ils voyaient un enfant qui avait grandi, peut-être qui avait appris
le métier de charpentier auprès de Joseph, qui l’a exercé quelque temps,
puis qui est parti pour vivre une autre vie. Et ils se trouvaient devant le mystère
qui peu à peu s’est dévoilé à travers les paroles et les actes de Jésus :
cet enfant né à Bethléem de Marie, et apparemment de Joseph, était en réalité
le Fils de Dieu.
L’hymne de l’épître aux Ephésiens nous invite à entrer dans une
perspective plus large encore, puisqu’elle nous fait comprendre que ce mystère
de la filiation divine et de la sainteté humaine est inscrit, comme enfoui dans
toute existence humaine. Là où un homme et une femme ne verront d’abord que
le fruit de leur amour, là où des gens maltraités par la vie ou fermés à
tout avenir ne verront qu’un accident, là où des biologistes ne verront que
quelques cellules assemblées, où des médecins verront un enfant à sauver,
-ou à condamner-, là où les gens alentour ne verront qu’un enfant parmi
d’autres, anonyme et sans caractère particulier, Dieu voit un saint. “ Il
nous a prédestinés à devenir ses fils adoptifs par Jésus le Christ ”.
Chaque personne, chaque être humain de ce monde, est voulu par Dieu pour
devenir son enfant. Chaque être humain conçu en ce monde est voulu par Dieu
pour devenir un saint. Quoi que l’on voie, quoi que l’on pense, quoi que
l’on craigne, quels que soient ses capacités, ses forces, ses talents, ses
qualités, quels que soient ses faiblesses, ses défauts, ses handicaps ou ses
crimes même, derrière chaque visage d’être humain Dieu espère voir grandir
un fils, une fille, un saint.
Que cette ambition de Dieu sur les êtres humains nous étonne, qu’elle nous
surprenne, qu’elle nous déroute, ça n’est pas tellement extraordinaire. Il
est normal que notre premier regard, notre sentiment spontané ne coïncide pas
tout de suite avec la volonté de Dieu. Nous savons que les chemins de Dieu ne
sont pas nos chemins. Mais la foi à laquelle nous sommes invités par le Christ
et où Marie nous précède comme la première, cette foi ouvre nos yeux et nos
esprits pour voir comme si nous voyions l’invisible, pour déchiffrer derrière
l’apparence d’une silhouette, d’un visage, d’une histoire, d’une réussite
ou d’un échec, des grandes qualités de quelqu’un ou de ses grandes
faiblesses ; nos yeux s’habituent peu à peu à discerner ce que tout le
monde ne voit pas : le prix précieux que Dieu accorde à chaque existence
humaine.
Nous savons bien que nous ne connaissons rien de l’avenir. Nous savons bien
que peuvent survenir des accidents, des tragédies, des drames, des maladies.
Nous savons bien qu’aucune vie humaine en ce monde n’est une promenade agréable
et facile. Nous savons bien que tous les hommes et toutes les femmes de cette
terre sont éprouvés d’une manière ou d’une autre, soit dans leur propre
chair, dans leur esprit, soit dans leurs enfants, soit dans leurs proches. Nous
savons bien que l’avenir n’est pas garanti. Et c’est une illusion de notre
culture d’essayer de nous faire croire qu’il y a un avenir sans risque. Il
n’y a pas de vie sans risque, puisque toute vie finit par la mort. Il n’y a
pas de vie garantie à cent pour cent indemne de tout danger. Mais il faut nous
demander à quoi nous sommes appelés. Faut-il reprendre le cri du malheureux éprouvé
tel que nous le rapporte la Bible : “ Maudit le jour où je suis né,
maudit le jour où ma mère m’a conçu ! ” Et nous le savons, la
Bible nous rapporte ce cri pour conduire les hommes à comprendre autrement la
vie humaine ; et qu’à travers les épreuves de cette vie, grandisse en
nous une richesse que l’Ecriture appelle “ l’homme intérieur ”,
que cet homme intérieur atteigne ses proportions plénières pour faire comme
éclater l’écorce de l’homme extérieur.
Oui, nous sommes invités à regarder l’avenir, non pas comme une menace
insurmontable, mais comme un chemin où la confiance que nous mettons en Dieu
est notre seule sauvegarde. Quand Marie dit : “ Je suis la servante
du Seigneur, qu’il me soit fait selon ta parole ”, elle ne sait pas ce
qui adviendra. La seule chose qu’elle sait, c’est qu’elle croit en Dieu,
et qu’elle fait confiance à la parole de l’ange : “ Rien
n’est impossible à Dieu ”.
Et le drame de notre époque, de beaucoup de gens autour de nous et parmi nous,
c’est de douter de cet amour de Dieu ; c’est de n’avoir plus
confiance en ce projet du Père qui veut se susciter des enfants à travers la
multitude des hommes ; c’est d’imaginer que nous pouvons réussir
l’homme parfait, le fabriquer, le transformer, que nous pouvons construire par
nous-mêmes, telle la Tour de Babel moderne, une humanité sans défaut, purifiée
de tous ses gènes dangereux, établie dans une pureté de laboratoire, d’où
il sortirait indemne et définitivement sauvé.
Cet homme-là n’existe pas et n’existera pas. Quels que soient les progrès
que l’on peut faire dans le traitement des maladies, on ne peut pas échapper
au fait que la vie est d’abord une aventure, une découverte, un chemin où
notre liberté est invitée à se prononcer dans nos relations avec Dieu et dans
nos relations avec les autres. Aucun clonage, aucune espèce de manipulation génétique,
aucun trafic des embryons ne résoudra la question centrale de l’existence
humaine : que faisons-nous de notre vie et comment vivons-nous avec Dieu et
avec nos frères ? Ce risque-là n’est garanti par personne et ne donnera
lieu à aucun procès, sinon qu’il nous faut assumer notre liberté, vivre
dans la foi que Dieu nous a donné cette vie pour être des saints et pour
transformer le monde à travers notre existence.
Refuser
cette mission, refuser cette perspective d’un avenir transformé par la
puissance de l’amour, c’est entrer dans un chemin de mort. De ce chemin de
mort, nous ne voulons pas. Nous voulons que les hommes soient engagés dans un
chemin de vie, un chemin d’amour, un chemin où ils se risquent à s’aimer
les uns les autres.
Prions donc Notre-Dame qu’elle nous aide à mieux comprendre la richesse
insondable de l’amour de Dieu sur l’humanité. Prions-la qu’elle nous aide
à mieux comprendre la grâce qui est faite aux hommes de pouvoir accueillir des
enfants qui deviennent la promesse de l’avenir. Prions-la qu’elle nous aide
à affronter les risques de notre existence dans la confiance en la puissance
sans limite de Dieu.
Aujourd’hui, vous êtes venus en pèlerinage. Je vous invite à prier de tout
cœur pour que nos contemporains reviennent à une pensée plus humaine sur
eux-mêmes, qu’ils redécouvrent la joie de la vie, qu’ils ne voient plus
l’existence d’un homme comme une menace à éliminer.
Je vous ai dit l’année dernière que nous chercherions comment avancer dans
la célébration de Notre-Dame de la Prière à L’Ile-Bouchard. J’ai donc
constitué une commission diocésaine qui travaille depuis plusieurs mois sur
les faits qui se sont produits ici. Et quand j’aurai reçu les rapports
qu’elle doit me remettre, je prendrai la décision que le Bon Dieu
m’inspirera, et j’espère, avec la force de la porter et d’en recevoir la
bénédiction pour tout notre diocèse et pour tous ceux qui viennent prier ici.
Amen.
INTERVIEW
DE MGR VINGT-TROIS POUR RCF-SAINT MARTIN, 8 DECEMBRE 2000, 18H30
Comme le prévoit le droit de l’Eglise, j’ai constitué une commission qui
est sous la responsabilité du Père d’Argenson, qui connaît bien la
situation et les lieux, et qui est composée d’un théologien, d’un prêtre
historien, d’un historien laïc et d’un médecin, et puis d’une secrétaire.
Ces personnes, depuis huit mois que je les ai réunies, ont étudié les
documents dont nous disposons, ce qui représente à peu près six gros carnets
d’une centaine de pages chacun : il y a des chroniques de 1947 et des années
qui suivent, il y a des correspondances, il y a des témoignages, tout ce qui a
été rassemblé comme écrits autour de L’Ile-Bouchard, et qui a été
collationné et archivé de manière scientifique depuis quelques années. Et
donc nous sommes devant six volumes de documents qu’ils ont étudiés pendant
l’été. Au mois de septembre, ils sont venus pour rencontrer des témoins, et
pendant la période où nous sommes chacun d’entre eux doit me remettre un
rapport selon sa spécialité ; et ensuite ils auront une nouvelle réunion
de travail commun pour élaborer un rapport ensemble. Quand j’aurai
l’ensemble de ces rapports, c’est à dire le rapport commun plus les
rapports individuels, je devrai conclure le travail de cette commission mais je
ne suis pas capable de donner de date ni de calendrier puisque, évidemment,
cela dépend de la production des experts.
(Conclusion du journaliste “ Et en attendant d’en savoir plus, de plus
en plus de pèlerins se réunissent dans l’église Saint Gilles de L’Ile-Bouchard.
Il y en avaient 2000 au moins aujourd’hui pour la fête de l’Immaculée
Conception. Ils venaient de toutes les régions de France ou presque. ”)