Messe Solennelle de l’Immaculée Conception
Messe Solennelle de l’Immaculée Conception
Mercredi 8 décembre 1999

52e pèlerinage à Notre-Dame de la Prière
église Saint-Gilles de L’ILE-BOUCHARD

Homélie de Monseigneur André VINGT-TROIS
Archevêque de Tours

Frères et sœurs,

1. Notre-Dame de la Prière

Ce récit de l’Annonciation que nous rapporte l’Evangile de St Luc, nous en avons une représentation artistique ici même et c’est une occasion pour nous de redécouvrir ou d’entendre à nouveau la prière que nous avons apprise tout enfant et que nous récitons parfois sans penser toujours très précisément à ce que nous disons : Je vous salue Marie. Il y a 52 ans, le 8 décembre 1947, dans cette église Saint-Gilles de la Paroisse de L’Ile-Bouchard, et dans les jours qui ont suivi ce 8 décembre, quatre enfants ont appris à nouveau le Je vous salue Marie. Peu à peu les paroissiens qui sont venus les rejoindre ont découvert que Marie les invitait à la prière et c’est pourquoi la Vierge est priée dans cette église sous le titre de Notre-Dame de la Prière.

Comme vous le savez, mes prédécesseurs ont eu la sagesse d’attendre avant de se prononcer sur la nature des événements de 1947. En attendant, ils ont autorisé que Notre-Dame de la Prière soit invoquée dans cette église et qu’une statue lui soit dédiée.

Je suis heureux de célébrer ici la première fête de l’Immaculée Conception depuis mon arrivée à Tours. Je confirme les dispositions arrêtées par mes prédécesseurs en attendant qu’une commission compétente que je vais désigner me propose son expertise sur les événements de 1947.

Le message de Notre-Dame de la Prière c’est de prier pour notre pays et de prier pour les familles. Nous aussi aujourd’hui, nous sommes invités à prier pour notre pays et à prier pour les familles.

2. Prier pour la France

Nous pouvons avoir l’impression que notre pays n’a pas trop besoin de prière. Il n’est pas dans une de ces périodes critiques ou dramatiques pendant lesquelles la guerre, la violence, l’invasion faisaient souffrir tant de monde. Mais la patrie ne se définit pas d’abord comme une coalition dans les moments de crise, même si dans ces moments-là elle apparaît de manière plus forte. La patrie c’est d’abord une communauté culturelle, un patrimoine de valeurs que l’on partage, que l’on a reçu de ceux qui nous ont précédés, et que nous essayons d’apprendre et de transmettre à ceux qui nous suivent. C’est la reconnaissance de l’identité d’une nation, d’un pays, d’un peuple, à travers ses valeurs. Il faut bien reconnaître que si, en ce jour, nous ne risquons pas, comme tant d’autres peuples à travers le monde, les malheurs de la guerre, nous risquons bien quelquefois de perdre nos valeurs, de devenir des héritiers inconscients qui oublient ce qu’ils ont reçu et une génération incapable de transmettre à la génération qui la suit ses raisons de vivre.

Nous sommes dans un pays démocratique, c’est-à-dire que les gouvernants sont élus par les citoyens. On ne peut pas purement et simplement faire reporter le souci et le poids des valeurs nationales qui définissent notre patrie sur quelques centaines d’hommes et de femmes politiques qui auraient été choisis simplement pour assumer notre destin à notre place. Ces hommes et ses femmes politiques sont, pour la plupart, des gens convaincus de ce qu’ils font, du service qu’ils rendent à leurs concitoyens et d’une certaine conception de la vie de l’homme pour laquelle ils se sont présentés à leurs suffrages. Quand ils mettent en œuvre ce qu’ils ont proposé, ils savent qu’ils représentent un nombre non négligeable et parfois même la majorité de leurs concitoyens. Nous ne pouvons pas simplement les critiquer de l’extérieur comme s’ils étaient responsables et comme si nous étions irresponsables.

Prenons simplement deux exemples :
Cette année 1999, le parlement français a voté la loi sur le PActe d’union Civile de Solidarité, le PACS. Beaucoup de gens m’ont dit : c’est affreux, c’est abominable. Je crois que c’est une mauvaise chose. Mais les députés n’ont pas voté cette mauvaise loi pour aller à l’encontre de la volonté nationale. Regardez autour de vous, écoutez autour de vous les gens que vous connaissez, et vous verrez combien ils sont à dire : bien sûr, ce n’est pas bien, mais c’est quand même mieux que rien. Je suis bien content que mon petit-fils ou ma petite-fille, ou mon fils ou ma fille, ait une autre solution que de rester en concubinage sans statut. On va quand même pouvoir les placer dans le dispositif social. C’est mieux que rien, voilà. Et bien les députés ont pensé que c’était mieux que rien et qu’en disant cela, ils reflétaient ce que nous pensions. Car si on avait été 90% à penser que ce n’était pas mieux que rien et bien ils ne l’auraient pas voté, parce qu’ils auraient eu peur de ne pas être réélus. Et peut-être même parce qu’ils n’en étaient pas convaincus. Donc voilà pourquoi il faut prier. Non pas pour défendre quelques idées particulières contre d’autres, mais pour demander que nous-mêmes, comme citoyens d’un pays démocratique, nous soyons capables d’assumer nos convictions et de les porter.

Un autre exemple est tout aussi impressionnant. C’est l’attitude que l’on prend à l’égard des étrangers. Tout le monde reconnaît que c’est de la responsabilité du gouvernement de veiller aux flux des étrangers, à leur entrée dans le pays ; et que les étrangers en situation irrégulière ne doivent pas rester. Mais personne ne veut savoir comment ça se passe, dans quelles conditions humaines sont traités les gens. Personne ne veut le savoir parce que nous ne voulons pas reconnaître que nous n’acceptons pas d’ouvrir notre pays, nos maisons, notre culture à des hommes et des femmes qui viennent d’ailleurs. Mais cela, ce ne sont pas les députés, c’est nous, c’est dans notre cœur.

On peut se glorifier périodiquement en disant que la France est la Patrie des droits de l’homme, mais être la patrie des droits de l’homme ce n’est pas un titre perpétuel, c’est un mérite qui doit se défendre et qu’on doit honorer par notre comportement. Je ne suis pas sûr qu’on ait toujours le comportement qui honore ce mérite. Alors il nous faut prier pour notre pays, pour notre patrie, pour qu’elle soit effectivement et de plus en plus un pays où les droits de l’homme soient respectés de telle façon que les hommes puissent mettre en pratique leur liberté de conscience et donc ouvrir leur existence à la Parole de Dieu qui leur est proposée.

3. Prier pour la famille

C’est aussi un devoir permanent. Vous savez tous mieux que moi combien les familles sont soumises aujourd’hui à des contraintes, confrontées à des difficultés nouvelles qu’on ne connaissait peut-être pas autrefois : dans l’éducation des enfants, dans l’instabilité économique, dans les difficultés pour vivre. Comment est-ce que ces familles vont faire face à ces contraintes et à ces difficultés ? Comment ces familles vont-elles vraiment être un lieu d’épanouissement pour les personnes, un lieu de croissance pour les jeunes, un lieu de témoignage pour la société ?

Une première condition est peut-être la plus urgente et la plus difficile, c’est que nous soyons à nouveau convaincus et capables de témoigner que la véritable manière de faire une famille c’est de se marier. Parce qu’aujourd’hui des familles on en parle de toute sorte de manières : on a des familles qu’on dit " monoparentales ", après on a les familles qu’on dit " dissociées ", après on a les familles qu’on dit " recomposées ". Tout cela correspond évidemment à des situations réelles, ce ne sont pas des schémas inventés. Il y a vraiment des gens qui sont seuls pour élever des enfants, il y a vraiment des ménages qui sont dissociés et il y en a vraiment qui se recomposent. Ce n’est pas un rêve.

L’erreur c’est de prendre ces situations, qui sont des situations de misère, des situations de tristesse, des situations malheureuses, comme un modèle de fonctionnement pour toutes les familles. C’est de dire que tout ça c’est pareil, que maintenant il y a des manières différentes d’être en famille. Donc il y a la famille monoparentale, la famille dissociée, la famille recomposée ; et puis, il resterait dans un coin quelques familles qui ne sont ni monoparentales ni dissociées ni recomposées, et qu’on regarde avec un regard stupéfait et étrange. Et bien non, c’est faux, c’est une fausse image de la réalité qu’on nous donne. Aujourd’hui en France, 80% des jeunes de moins de 18 ans vivent avec leurs deux parents. Ne vous laissez pas tromper. On vous fait croire à une sorte d’équivalence statistique : il y aurait autant de familles dissociées que de familles unies. C’est faux. Il n’y a pas autant de familles dissociées que de familles unies, il n’y a pas autant de familles recomposées que de familles unies. Et la meilleure manière de réussir une vie de famille, ce n’est pas de lui faire subir tous les accidents possibles, c’est d’essayer de les lui éviter.

Arrêtons donc de faire " comme si ". Comme si, quand on se marie il y avait une clause incluse qui veut dire " de toute façon, on divorcera ". Et bien non, à ce moment là, ne vous mariez pas. Cessons de dire que le divorce est la meilleure solution à tous les problèmes. Non ce n’est pas la meilleure solution. C’est parfois une solution impossible à éviter, mais ce n’est pas pour ça que c’est la meilleure. Cessons de considérer qu’il va de soi qu’un mariage qui commence ne finira pas, qu’un enfant qui naît ne finira pas sa vie avec celui et celle qui lui ont donné la vie mais qu’il aura après ça d’autres solutions " recombinées ". Ce n’est pas un chemin éducateur, ce n’est pas un chemin de croissance pour l’homme, c’est un chemin de destruction, de souffrance, d’écartèlement, et il ne faut souhaiter à personne d’être obligé de vivre cela, c’est trop triste.

Alors priez pour les familles. Oui, priez pour que nous changions notre regard sur la famille, que nous ayons le courage de dire : réussir une famille c’est dur, c’est un travail, ça demande d’y passer du temps, d’y passer de l’énergie, d’accepter des sacrifices, d’accepter que tout ne se passe pas comme chacun voudrait pour lui-même et qu’il faut de temps en temps transiger, se soutenir pour sauver l’unité, pour garder des parents à leurs enfants, etc., etc.

Prier pour la France et pour la famille, ne sont pas des thèmes dépassés : il nous faut toujours prier pour la France et pour la famille, et nous pouvons toujours invoquer Notre-Dame de la Prière pour qu’elle nous introduise dans ce chemin d’intercession pour les hommes. C’est pourquoi, à la demande du Curé de L’Ile-Bouchard, j’ai composé une prière que vous trouverez derrière les images pour nous aider à vivre comme une sorte de pèlerinage évangélique. A travers les évangiles, on rencontre quelquefois la figure de Marie. Dans chaque situation où nous voyons Marie elle nous montre une attitude de foi et de prière. C’est cette attitude que nous devons prendre quand nous essayons d’intercéder avec Marie pour notre pays, pour nos familles, pour toutes les familles et pour tous ceux qui sont dans la détresse.

Pendant quelques instants de silence remettons-nous à l’amour de Notre-Dame, à son intercession et prions les uns pour les autres, que ce temps de pèlerinage que nous vivons aujourd’hui soit l’occasion de préparer avec plus de ferveur encore notre entrée dans l’Année Sainte par la célébration de Noël, maintenant dans quelques jours. Que ce soit vraiment un Noël exceptionnel, pas seulement pour nous mais pour ceux qui nous entourent, un Noël où nous reprenons conscience à quel point Dieu nous a aimés puisqu’il a envoyé son Fils dans le monde et que nous laissions cet amour de Dieu ouvrir nos cœurs, faire sauter les barrières, les résistances, pour que ce soit vraiment un Noël d’amour ! Amen !

+ A. VINGT-TROIS
Archevêque de Tours