Jeanne d’Arc à L’Ile-Bouchard

[Texte du Père Geoffroy Huyghues-Despointes]

Jeanne d’Arc (1412-1431) est passée en Touraine comme un éclair dans la nuit. Sa lumière est si vive, qu’elle continue d’illuminer le cœur et la mémoire des tourangeaux héritiers de cette histoire sainte locale, aux effets refondateurs pour la nation française, en une époque troublée par les guerres de cent ans (XIV – XVe siècle). Jeanne, venant en Touraine, à la rencontre du dauphin Charles VII, posait les fondements du renouveau et de la Paix, pour la France et son devenir proche et lointain.

 I- Une œuvre de réconciliation et de libération

Jeanne fait œuvre de paix, de vérité et de réconciliation des français avec leur héritage familial (= la nation France). Cet héritage, pendant la guerre de cent ans  (1350-1450) menacé par l’occupation des anglais et les compromissions de leurs alliés sur le territoire national. Cet héritage est le fruit naturel de l’histoire et de la géographie – depuis l’effondrement de l’empire romain en 476 (déposition du dernier empereur romain Romulus Augustulus à cette date / En 395 est mort Théodose 1er , dernier empereur qui ait réellement régné sur l’ensemble de l’empire romain / dès 406 l’empire romain subissait les violents assauts des barbares venus d’Europe du nord et de l’est / en 410, Rome est pillée par les Wisigoths d’Alaric / en 430 ils sont à Hippone) et le baptême de Clovis, roi des Francs, à Reims, dans la nuit de Noël 499, Vingt trois ans plus tard…

Jeanne, par son intervention dans l’histoire du XVe siècle, pose les fondements objectifs de la paix pour les siècles à venir. En installant Charles VII sur le trône de France, elle inaugure la fin de la guerre de cent ans et lance le mouvement de libération de la France. Jeanne – envoyée par Dieu « à la prière de saint Charlemagne et de saint Louis » [Témoignage de Jeanne d’Arc devant ses juges. Actes du procès, Régine Pernoud.] est la véritable fondatrice du renouveau de la France et de son devenir en une France moderne.

Ce que sainte Geneviève fut – flambeau de la foi pour traverser la nuit du Ve siècle, protectrice et intercesseur dans la prière pour la Gaule en perdition, artisan du baptême de Clovis à Reims – Jeanne le fut à son tour dans la nuit du XVe siècle, en faveur du royaume de France et de Charles VII.

Note : Naissance d’une nation
Dans la nuit de Noël 499, par l’onction sainte du baptême catholique, que recevait Clovis avec trois mille de ses compagnons (comme dans les actes des apôtres), c’est une nation nouvelle qui naissait : c’est ainsi que l’histoire de la nation France a commencé. « L’onction sainte, qu’il devait recevoir, allait marquer la fin de la Gaule romaine et la naissance d’une France en devenir. » (Discours d’accueil du Président de la République au Saint-Père, le Pape Jean-Paul II, lors de sa venue en France, pour la commémoration du 1500e anniversaire du baptême de Clovis, septembre 1996). Lorsque, 12 ans plus tard, en 511, Clovis quitte cette terre, son royaume couvre, l’étendue géographique de l’hexagone, (l’ancienne Gaule), signe fondateur et annonciateur de la France.

II- Le Christ dans l’histoire

 Faisant couronner (en l’année 1429) le dauphin Charles VII à Reims -- comme c’était la tradition pour les rois -- Jeanne réconcilie les français avec leur propre héritage familial, historique, et culturel. C’est aussi la dimension spirituelle de l’histoire des hommes, qui est soulignée par la vie de Jeanne d’Arc et son intervention décisive, dans la re-fondation de la nation en une époque déchirée (in. « Jeanne d’Arc » Régine Pernoud.).

Nous pouvons nous rappeler ces paroles si fortes du Pape Jean-Paul II dans sa première lettre encyclique Le Rédempteur de L’homme, en 1979, adressée à tous les hommes de bonne volonté : « Le Christ est le centre de l’histoire et du cosmos. » Qu’on le veuille ou non, qu’on l’accueille ou le rejette, le Christ -- Dieu fait homme -- est le pivot central autour duquel se déroule, tôt ou tard, l’histoire des nations et des hommes.

«  Le Christ est le centre de l’histoire et du cosmos. » Cette Parole de lumière, tel un éclair , traversa la nuit de notre époque, soumise à la dictature de l’empire soviétique, au matérialisme athée. Cette parole et l’histoire qui suivit -- le rôle du Saint-Père dans la libération du joug soviétique – [In. Bernard Lecomte «  La vérité l’emportera toujours sur le mensonge. Comment le pape a vaincu le communisme». Editions JC Lattès, 1991, 391 pages] nous libéra du poids du couvercle des ténèbres épaisses, des idéologies et des dictatures marxistes. « Ouvrez les portes au Rédempteur, ouvrez les portes des systèmes économiques, ouvrez les portes des États, ouvrez les frontières au Christ… N’ayez pas peur ! » Telles furent les paroles du Saint-Père, le 16 octobre 1978, qui annoncèrent l’effondrement d’un  monde ancien (11 ans plus tard, le 9 novembre 1989 : chute du mur de Berlin) en ce vingtième siècle finissant et, dans le prolongement du Concile Vatican II, la naissance d’un monde nouveau encore en devenir. L’Église participe à cet enfantement, et à travers elle, c’est le Christ qui enfante ce monde nouveau. Ce que Jean-Paul II fut pour notre époque et pour le monde, Jeanne d’Arc le fut pour son époque et pour la France. Tous deux témoignent de cela : « Le Christ est le centre de l’histoire et du Cosmos. »

C’est aussi la mission de Jeanne d’Arc de rappeler ici en Touraine au dauphin lui-même (à Chinon, Chatelleraut, Tours et Loches) ce que signifie le roi couronné à Reims.

 III- Reims

Reims est à tout jamais la ville, où la France naquit de l’onction baptismale, reçue par Clovis, roi franc, et ses 3000 compagnons, en la nuit sainte de noël 499. Au cours de cette nuit de noël, l’Église célèbre une autre naissance, celle du Dieu-fait-homme – lumière pour le monde – afin de sauver les hommes des ténèbres du péché et de la mort. Ainsi, par le baptême de libertés franques, librement engagées à la suite du Christ, le baptême catholique, donna naissance à une nouvelle famille catholique franque, la nation France. Cet événement eut lieu au cœur même de la nuit de ce 5e siècle finissant et incertain. Ce sont des individus (3000 hommes) qui ont été baptisés avec leur chef, devenant enfants de Dieu par Jésus-Christ et membres de l’Église, corps du Christ. Par leur baptême, sur une terre particulière - l’ancienne Gaule romaine - ils forment une nouvelle famille catholique, nouvelle nation en devenir. Dans cette nuit de Noël, à l’aube du 6e siècle, une nation est née à Reims.

 IV- Charles VII, Reims et sa mission de roi

 Demander à Charles VII, « Le gentil dauphin », de se faire couronner à Reims, c’était rappeler l’enracinement de la mission du  roi - comme de tout catholique - dans la sainteté du baptême chrétien. C’était aussi rappeler, en cette période de guerre de cent ans, la source catholique et baptismale de notre pays au beau nom de France. Charles VII et ses successeurs - comme tout baptisé - sont appelés à être « lieutenant » du véritable roi, le Christ. Lieutenant veut dire « Tenant lieu de ». Le roi - comme tout chrétien - est appelé à sa place, en vertu de son baptême, à être un autre Christ pour ses frères et ceux dont il a la charge. A la lumière de la Loi naturelle et de l’Évangile, il est appelé à conduire son peuple, en gouvernant dans la sainteté. L’Église garde avec ferveur le témoignage de Saint Louis (1214 - 1270) modèle de sainteté dans l’ordre de la vie personnelle et de l’accomplissement de sa charge temporelle de roi [rappelons-nous le testament spirituel de Louis IX à son Fils. Liturgie des Heures, 25 août, office des lectures].

 V- Royauté spirituelle et féconde du Christ, pour l’humanisation et la paix des hommes

« Le roi du ciel » envoie Jeanne. « Le royaume de France est en grande pitié ». La royauté du Christ est une royauté d’amour dans les cœurs. Le Christ a donné sa vie pour cette royauté d’amour dans les cœurs. L’amour est appelé à être le moteur de toutes les sociétés humaines, depuis la première d’entre elles - la famille - jusqu’à la grande famille des nations. L’amour, issu de la Trinité Sainte par le cœur du Christ, est appelé à insuffler la vie et le cœur des hommes, de leur famille et de leurs sociétés. Le Christ a donné sa vie, nous sommes invités par le Christ à faire de même dans l’ordre de l’accomplissement de nos taches temporelles. Le Christ s’est fait le serviteur de tous (rappelons-nous le lavement des pieds, les guérisons multiples de Jésus au cours de sa vie). Il a donné sa vie pour nous, les hommes, et pour notre salut éternel. Il nous a aimé et nous livre son Esprit d’amour, pour que nous vivions avec lui et, qu’en lui, par son amour, nous puissions suivre son exemple. « Comme je vous ai aimés, dit Jésus, aimez-vous. Recevez l’Esprit-Saint, la force de mon amour. ». « Mon royaume n’est pas de ce monde » dira Jésus à Pilate. Jésus fonde ainsi la juste distinction du pouvoir (service) temporel et spirituel. Cette distinction, symbolisée par la séparation de l’Église et de l’État, signifie le rôle indispensable de ces deux entités - l’Église, fondée et voulue par Jésus (Il a donné sa vie pour elle), et l’État, nécessaire à l’organisation de la vie de toute société - au service de l’homme et de toute société pour que celle-ci, soit véritablement humaine, et progresse vers toujours plus d’humanité. Cette distinction – séparation – ne signifie pas hostilité ou ignorance mais mutuelle bienveillance. L’année 1429, témoigne de ce que peut être - à une époque donnée - une laïcité saine, faite de complicité féconde avec l’Église catholique. La complémentarité des rôles semble exemplaire. Chinon est la ville de la rencontre entre Jeanne et Charles VII, du dialogue. Poitiers est la cité du discernement ecclésial, de la conformité de la mission de Jeanne à l’Évangile et donc au bien de l’homme (Charles VII se met à l’écoute de L’Église en se rendant à Poitiers). Loches sera le lieu du discernement politique. A Loches, Charles VII reçoit Jeanne, dialogue, se laisse convaincre et décide de ce qui changera le cours de l’histoire, le couronnement à Reims, dont la conséquence sera la libération du royaume de France, le rétablissement de la justice et de la paix, l’avènement d’un monde nouveau, d’une France moderne.

L’Église « experte en humanité », selon l’expression chère au Pape Paul VI, ne cesse d’éclairer les consciences humaines, en leur communiquant la bonne nouvelle de l’amour du Père, pour l’homme et toute société. L’Église rappelle sans cesse les chemins de cet amour, qui humanisent la société des hommes, appelés à vivre en frères d’une même famille humaine. L’amour, le service, le pardon et la justice constituent les fondements d’une société vivant dans la paix véritable.

 VI- Du degré d’humanisation de la société

 L’homme est crée à l’image et à la ressemblance de Dieu (Livre de la Genèse ch. I et II). Il est appelé à vivre en communion de foi et d’amour avec lui (Trinité Sainte) et avec son prochain. Pour que l’homme humanise la société, en respectant sa dignité personnelle, sa mission terrestre et sa destinée éternelle, il lui est nécessaire de vivre en communion de foi et d’amour avec celui qui est le modèle de l’humain et de toute humanité, le garant de l’humanisation de tout vie : Dieu seul est humain. Cf. Gaudium et Spes (Vatican II).

« Sans moi, vous ne pouvez rien faire » dit Jésus. Là où les droits de Dieu sont chassés, les droits de l’homme (et de sa conscience libre) sont écrasés et l’homme avec eux (Cf. Les impérialismes, nazisme et communisme, des 19e et 20e siècles). Dieu seul est le garant des droits de l’homme. Là où la Loi divine naturelle - celle que toute conscience éclairée peut découvrir par les seules voies de la raison naturelle - est accueillie, les plus petits et les plus faibles sont eux-mêmes accueillis. Le pauvre et l’orphelin, la veuve et l’abandonné sont secourus. Tels sont les critères par lesquels on juge du degré d’humanisation d’une société et de l’existence ou non d’un État de droit (État où chacun possède les même droits), en un pays et en une époque donnés. «  Ce que vous avez fait au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous l’avez fait. » dit Jésus (Matthieu ch. 25). Tel est le critère évangélique d’une société humaine, la reconnaissance de la valeur sacrée de toute vie humaine et la nécessité de l’accompagner dans la vie jusqu’au bout, du début à la fin de la vie.

 VII- Le double passage de Jeanne à L’Ile-Bouchard en 1429

Le séjour de Jeanne en Touraine fut court : fin février 1429 à début juin 1429. Ces dates comprennent les voyages de Poitiers et de saint Florent de Saumur.

1- A l’aller vers Chinon : le 23 février 1429.
Vaucouleur - Sainte Catherine de Fierbois - L’Ile-Bouchard - Chinon.
   
     Départ le 13 février 1429 : de Vaucouleurs. 20 février : arrivée à Sainte Catherine de Fierbois (étape tourangelle certaine). L’étape à sainte Catherine fut assez longue : pèlerinage, participation de Jeanne à trois messes, lettre au dauphin, obtention d’un sauf-conduit permettant l’entrée des arrivants à Chinon, nécessitait trois jours. 23 février 1429 : arrivée à Chinon par le chemin de Cravant. Et rencontre le surlendemain 25 février avec le dauphin au château.
   
     Entre ces deux dates, que s’est-il passé ? Partie tôt le matin le 23 février 1429 - avant le lever du soleil ? - Jeanne et son escorte sont passées par le chemin de Cravant disent les historiens (Pierre Leveel). En rejoignant les rives de la Vienne, Jeanne fut contrainte d’éviter par sécurité les hauteurs (collines) au-dessus de la rive droite de la Vienne. Les hauteurs étant peu sécurisées, visitées par les brigands et l’occupant anglais. Elle est passée à l’aller, auprès de la rive droite de la Vienne, soit par la route qui traverse L’Ile-Bouchard et longe l’église saint Gilles, déjà élevée depuis le XIe siècle, soit par le chemin contournant la ville, entre celle-ci et les hauteurs.
   
     Dans la première hypothèse : Jeanne a longé le côté gauche (nord) de l’église saint Gilles, est passée devant la jolie porte latérale romane et a pu contempler un instant cette belle église, avec son porche roman (coté ouest) et son beau clocher. Nul témoignage d’un arrêt de Jeanne dans cette église ne nous est parvenu. S’y est-elle arrêtée ?
   
     Dans la deuxième hypothèse : Jeanne a contourné la ville de L’Ile-Bouchard et a pu contempler ce beau village du XVe siècle dont subsiste une ou deux maisons (remaniées) de cette époque autour de l’église. Elle aperçut alors le beau clocher (XI – XIIe siècle) de l’église avec sa belle toiture d’ardoise tourangelle.

 2- Au retour de Poitiers : le 25 ou 26 mars 1429.
Poitiers - Châtellerault - L’Ile-Bouchard - Chinon.
   
     Le 6 mars 1429 : arrivée probable du roi et de son entourage, avec Jeanne à Poitiers. L’interrogatoire dure deux semaines. Le 22 mars : sa mission étant approuvée, Jeanne dicte sa « lettre aux anglais ». Le 24 mars : Jeanne avec Charles et sa suite sont à Châtellerault. Le 25 ou 26 mars 1429 : retour au château de Chinon.
   
     Que s’est-il passé entre ces deux dates 24 - 26 mars ? Le trajet de retour vers Chinon longe la rive gauche de la Vienne depuis Châtellerault jusqu’à Chinon. La rive gauche fut honorée du passage de l’escorte. Vraisemblablement, au niveau de L’Ile-Bouchard, l’escorte longea la rive sud de la ville. Ce fut un 25 mars fête de l’Incarnation du Verbe dans le sein de la Vierge-Marie ou un 26 mars, lendemain de la fête, qui fut peut-être célébrée à Châtellerault.

 3- Conclusion : De près ou de loin, le merveilleux paysage de L’Ile-Bouchard et de la Vienne, baigné si souvent de la forte et douce lumière tourangelle, fut traversé, tel par la lumière d’un éclair, par l’escorte johannique.

  

Sources :

- conférence de M. Pierre Leveel à Chinon sur « Jeanne d’Arc en Touraine. » La conférence eut lieu le dimanche 13 mai 2001, dans l’église Saint Maurice, située en-dessous du château, dans la rue principale au centre de la ville. Dans cette église Jeanne d’Arc est venue prier à plusieurs reprises durant son séjour chinonais (une plaque commémorative y a été posée sur le mur gauche de la nef), et conversation privée avec l’historien après sa conférence, confirmant le passage sur la deuxième rive (gauche) de la Vienne à L’Ile-Bouchard, au retour de Poitiers - avec Charles VII - en passant par Chatellerault.

- « Jeanne d’Arc » Régine Pernoud.