L’Ile-Bouchard
(8 au 14 décembre 1947)

Les faits mystérieux de L’Ile-Bouchard

Permis d'imprimer : Tours, 22 août 1951
M.-L. DANVIRAY, v.g.

PRÉFACE

Cet opuscule n’est qu’un essai historique de reconstitution des « faits de l’Ile-Bouchard » tels qu’ils sont présentés :

I° Par Jacqueline Aubry, Nicole Robin, Laura Croizon, Jeanne Aubry dont la sincérité ne paraît pas douteuse ;

2° Par des témoins qualifiés de leurs gestes et de leurs paroles dans la semaine du 8 au 14 décembre 1947 : leurs parents, leur curé, leurs institutrices, des voisins, des compagnes ;

3° Par divers enquêteurs qui, pour la plupart, interrogèrent fillettes et témoins dans les six premiers mois de 1948.

Dans sa concision voulue il ne vise qu’à la précision.

Quand nous écrirons « les apparitions », « la Sainte-Vierge» « l’Ange », etc., nous ne ferons que citer les expressions des enfants.

Nous n’entendons pas juger du caractère surnaturel des visions qu’elles affirment avoir eues ; nous n’abordons pas même l’étude de leur réalité objective.

D’avance nous tenons à assurer de notre très respectueuse soumission l’Autorité Religieuse compétente qui portera, quand il lui semblera bon, jugement sur l’ensemble des dits faits.

NOTES PRÉLIMINAIRES

L’ILE-BOUCHARD

En Touraine, dans l’arrondissement de Chinon, à 16 km. à l’est de la ville et à 42 km. au sud-ouest de Tours, une petite île de la Vienne, où s’élevait jadis, dès le Xe siècle peut-être, la forteresse d’un puissant féodal,  « Bouchard », a donné son nom, en 1832, à une commune nouvelle qui rassembla deux agglomérations, sises chacune sur une rive : Saint-Gilles au nord, Saint-Maurice au sud. Deux agglomérations depuis longtemps et encore quelque peu rivales.

La superficie de l’ensemble est minime : 280 hectares. Alentour la campagne est riche : des prés, des champs, des vignobles donnant un excellent vin rouge.

La petite ville a 1 255 habitants : commerçants, artisans, petits rentiers, journaliers, paysans. Les esprits sont calmes.

C’est le chef-lieu du canton. Chaque mardi, le seul jour d’animation, s’y tient la foire ou le marché.

Sous une apparente indifférence religieuse, derrière le respect humain, la foi subsiste. Non seulement tous les enfants sont baptisés mais presque tous les moribonds reçoivent les derniers sacrements. On prie encore. Deux écoles libres groupent 75 élèves.

L’ÉGLISE SAINT-GILLES

L’église Saint-Gilles est classée monument historique.

Le collatéral nord qui longe la route de Chinon à Sainte-Maure date, avec son magnifique portail, du XIe siècle. C’est la partie la plus ancienne. Il abrite la nef de la Sainte-Vierge. A la fin du XIXe siècle les voûtes en ont été refaites, et des chapelles intérieures furent appuyées au mur.

La nef principale qui remplace la nef primitive est XIIe siècle avec le portail occidental et la tour du clocher. Elle a beaucoup souffert lorsqu’en 1880 on la recouvrit, elle aussi, de voûtes de briques. Les fenêtres romanes sont cependant restées intactes.

Un vaste chœur à trois vaisseaux a remplacé, au XVe, le chœur ancien, les absides et les absidioles. Il est percé, sur ses trois côtés, de hautes baies à meneaux et à remplages. Son chevet est plat. Le troisième vaisseau, débordant la grand nef, élargit l’église vers le midi.

QUATRE FILLETTES

JACQUELINE AUBRY est née le 28 septembre 1935. Elle est grande. Des yeux noirs pleins de franchise. Des cheveux noirs. Elle a bon cœur. Elle est expansive et ses réactions sont vives. A la maison elle aide volontiers sa mère et a l’habitude de servir au magasin.

A l’école, bien que souvent étourdie et parfois bavarde, elle est troisième sur 6. Ses compagnes l’aiment pour son entrain et son bon caractère. Elle porte des lunettes à cause de sa myopie.

JEANNE, sa soeur appelée communément Jeannette, est née le 9 février 1940. C’est une blonde aux yeux bleus, pâlotte, remuante, et de prime abord peu sociable. Contre les apparences elle est réfléchie, délicate dans ses sentiments ; et c’est souvent à bon escient que se ferme son visage. Avec les fillettes de son âge elle est gaie. A peine lit-elle couramment. Elle est un peu gênée par un défaut de prononciation.

Leurs parents, M. et Mme Aubry, tiennent une petite pâtisserie rue Gambetta. Ils ont la foi mais pratiquent peu.

NICOLE ROBIN appartient à une famille de terriens qui exploitent au village du Pont, sur Panzoult. Elle est née le 15 septembre 1937. Sous les cheveux châtains le visage est placide mais le regard attentif. L’enfant a du bon sens, travaille bien mais parle peu. Elle est cousine de Jacqueline et de Jeannette. De ses parents il faut dire aussi qu’ils ont la foi mais pratiquent peu.

LAURA CROIZON, née le 3 avril 1939, accuse moins que les autres sa personnalité. Plus petite elle est apparemment plus pouponne et fréquente encore le cours élémentaire à l’école. La frimousse est d’ordinaire souriante, voire câline. Les cheveux sont châtains. Elle a la réputation d’être mignonne. Elle habite rue Gambetta, face à la pâtisserie Aubry. Une vague religiosité seulement dans le milieu familial.

Toutes les quatre sont en bonne santé. Toutes donnent, dans l’ensemble, satisfaction à leurs parents et à leurs institutrices. Mais rien jusqu’ici ne les a particulièrement signalées à l’attention générale.

LUNDI 8 DÉCEMBRE

Le lundi 8 décembre 1947, à l’Ile-Bouchard, rue Gambetta, vers 12 h. 50, Jacqueline, Jeannette et Nicole s’en vont vers l’école.

Il fait froid. Un froid sec. Pas de soleil au ciel.

Les deux sœurs portent tablier noir et vareuse marron à poignets noirs. Le pantalon de ski de Jeannette descend jusqu’aux chevilles. L’aînée a sur la tête une tresse en tissu marron et un châle en pointe crème, piqué de fleurettes rouges et bordé de vert, noué sous le menton. La plus petite, une capuche bleue nouée sous le menton également. Nicole est coiffée, elle, d’un bonnet à trois pièces bleu marine, en laine tricotée. Par dessus son tablier à carreaux bleus et blancs, une vareuse de laine, verte, à rayures rouges. Toutes les trois ont chaussé leurs brodequins d’hiver.

En commun elles ont pris le repas de midi chez M. et Mme Aubry (NB Les jours de classe Nicole déjeune chez ses cousines)

Abordant la rue de la Liberté, à vingt mètres environ de la maison, elles décident d’entrer, sur la proposition de Jacqueline, dans l’église Saint-Gilles, qui s’élève un peu en retrait sur la gauche. Souvent, d’ailleurs, les enfants y entrent pour prier, la grande surtout. Le matin, la religieuse, directrice de l’école, avait invité ses élèves à prier pour la France.

La classe ne commence qu’à 13 h. 30.

 

S’étant signées avec l’eau bénite, près la grande cuve de pierre, ayant fait la génuflexion, les enfants montent, non pas l’allée de la nef, mais l’allée du bas-côté. Devant la statue de Sainte-Thérèse de l’Enfant Jésus dressée contre le mur nord, derrière l’antique portail, elles s’arrêtent. Debout, elles récitent un Je vous salue Marie puis vont s’agenouiller sur les premiers prie-Dieu, à leur droite, côté épître, devant l’autel que domine la statue de Notre-Dame des Victoires. Jeannette est au bord de l’allée ; Jacqueline près de l’harmonium ; Nicole, entre elles deux.

Pour la fête de l’Immaculée Conception, célébrée avec moins de solennité que les années précédentes, l’autel est sobrement décoré. Sur le rétable, de chaque côté du tabernacle vide, deux bouquets de fleurs en papier : des lys blancs en avant et des roses. Sur le pavé, à droite et à gauche, deux sellettes portent des phormiums.

Un signe de croix et immédiatement les trois fillettes récitent, sans énoncer d’ailleurs aucun mystère du rosaire, une dizaine de chapelet, suivie du Gloire au Père et de l’invocation O Marie conçue sans péché, priez pour nous qui avons recours à Vous.

Jeannette seule a son chapelet. Les deux autres comptent les Ave sur leurs doigts.

« Alors, écrira Jacqueline, je vis tout à coup, à ma gauche, entre le vitrail (NB Ce vitrail représente l’apparition de Notre-Dame de Lourdes. Un petit médaillon, sous la Vierge, représente l’Annonciation. Ce médaillon, les enfants ne l’avaient jamais remarqué, disent-elles.) et l’autel, une grande lumière vive et non éblouissante au milieu de laquelle apparut une belle Dame se tenant dans une grotte et ayant à sa droite un Ange. »

- Je pousse du coude Nicole : « Regarde donc ! »

Nicole et Jeannette cherchaient à ce moment, sur les dalles, le porte-chapelet de la benjamine. Les deux enfants relèvent la tête. « Oh ! » s’exclament-elles portant simultanément la main devant leur bouche. Elles regardent stupéfaites. Puis Nicole : « O la belle Dame ! » - « O le beau Ange ! » « O le beau Ange ! » fait Jeannette qui, joignant les mains, s’assied sur sa chaise. « O le beau Ange ! »

Après quelques minutes, quatre ou cinq selon leurs dires, elles sortent précipitamment, comme saisies de crainte, se retournant cependant pour admirer.

- « Elle y est encore », dira Jeannette, au fond de la nef de la Sainte-Vierge.

 

Les enfants sont dans la rue.

Elles communiquent la nouvelle à Monique Clément, une amie, et l’invitent à venir voir. « Je n’ai pas le temps », répond Monique qui va faire une course.

Au détour de la rue, voici d’autres compagnes de classe, Sergine et Laura Croizon, deux sœurs. Elles aussi ont leur tenue habituelle d’écolière. Laura porte un tablier gris et une vareuse bleu marine foncée. Sur la tête une capuche en croisé retombant en forme de grand col sur les épaules. Le fond crème foncé est orné de ramages d’un rouge lourd.

- « Vous ne savez pas ? On a vu une belle Dame dans l’église. »

- « Allons voir ».

 

La troupe s’engouffre sous le vieux portail roman. On se dirige immédiatement vers le bas-côté. Et l’on marche très vite, « si même on ne court pas ».

Jacqueline, Nicole et Jeannette, du fond de la nef, aperçoivent le merveilleux spectacle. A la hauteur de la statue de Sainte-Thérèse de l’Enfant-Jésus, la petite Laura, qui fonçait tête baissée, levant alors les yeux s’écrie : « Je vois la belle Dame et un Ange ! »

Les fillettes s’approchent. Elles s’arrêtent, « en tas », debout, devant le premier rang de prie-Dieu.

- « Tu la vois la belle Dame ? » glisse Jacqueline à Sergine.

- « Non, je ne vois rien. »

Nicole : « Mais dans le coin, là, devant toi. »

Sergine ne verra pas.

A toutes, la dame souriait, diront celles qui voyaient ; spécialement à Jeanne la benjamine.

Heureuses, muettes, sans se lasser elles regardent.

 

Voici d’après leurs témoignages - des témoignages plus ou moins explicites, s’entre-éclairant, se complétant les uns les autres, se renforçant -  comment peut être décrite l’apparition.  Nous citons volontiers leurs mots.  Nous rassemblons les détails qu’elles ne précisèrent pas tous en ce premier jour mais seulement au fur et à mesure qu’elles eurent le loisir d’observer mieux ou de parler davantage au cours de la semaine et même plus tard.  Les dimensions, qu’elles ne surent donner que par comparaisons, nous les exprimons ici en chiffres. A cette analyse minutieuse les enfants n’avaient point songé. Il fallut, au nom d’une curiosité exigeante peut-être, mais légitime, leur poser maintes questions.

Tout est lumière, « grande lumière », « vive », « brillante », « éclatante » mais non éblouissante. La Dame est « belle », « gracieuse », « élégante ». « Elle paraît jeune ». Son âge ? « Seize à dix-sept ans ». Sa taille ? « Comme Mademoiselle Vallée », soit 1m.63. Son visage ? « brillant », « joli », aux traits réguliers, « allongé ». Son teint ? « blanc rosé ». Son front ? « moyen » un peu plus pâle que les joues. Ses yeux ? « bleus ». Ses sourcils ?  « comme un trait ». Le nez ? « fin et long », il faut traduire effilé. La bouche ? « petite », au lèvres fines et à peine entr’ouvertes ». Le menton « arrondi ».

Ce visage livre une âme. Sa beauté est faite de « bonté », de « douceur », deux mots qui reviennent sans cesse. Il respire « le bonheur ». Il y a du « sourire d’un enfant » dans son très discret sourire. Ici les fillettes touchent l’inexprimable.

Sur la tête un voile blanc « non transparent » d’une étonnante blancheur.

Toutes les couleurs de la terre leur paraissent d’un pâle éclat auprès des couleurs qu’elles voient. Sous le voile, au sommet du front apparaissent « quelques cheveux blonds ». « Ils forment pointe » et semblent « commencer une raie ». En longues « boucles anglaises », ils retombent « par devant », « jusqu’aux genoux » à peu près. Le voile de la Dame couvre les oreilles, cache les épaules et descend « sans raideurs », largement ouvert, jusqu’au bas de la robe. Il est orné en bordures - des bordures « ondulantes » - de légers motifs brodés que les enfants, sur demande expresse, ont pu dessiner. Ce sont, alternant, des S superposés, de 0 m.06 environ, l’un au naturel, l’autre inversé. (Note : Un historien local a fait remarquer que l’on retrouve cette décoration du voile dans les vieilles dentelles tourangelles du XVIe et du XVIIe.)

La robe « brillante » est aussi « d’une étonnante blancheur ». A partir de la taille, elle va s’élargissant, formant sur les pieds « nus » qui sont apparents par devant, de nombreux « godets ». Des bandes d’or, « brillant », larges de 0 m. 02, semble-t-il, bordent « le col arrondi, juste au bas du cou » et les manches vagues qui dégagent nettement le poignet.

En ceinture un ruban « bleu ciel » « un peu foncé », large de 0 m. 12, « noué sur le côté gauche ». Les deux pans étalés s’écartent et descendent jusqu’à hauteur du genou « à peu près ». Elles sauront parfaitement le reconstituer tel quel. Une brise dont elles ne sentent pas le souffle le fait « trembler », « voltiger » légèrement.

Dans la pose liturgique traditionnelle - ici le geste des enfants - la Dame joint sur la poitrine ses deux mains « bien droites, au milieu ». Les doigts sont longs et fins. « Oh ! elles étaient jolies ses mains ! »

A son bras droit est passé un long chapelet dont le crucifix « grand comme le vôtre, ma Soeur » (NB C’est le crucifix que portent à leur chapelet les soeurs de Sainte-Anne de la Providence, de Saumur.) et la monture sont d’or brillant, dont les « gros grains » « pas lisses », renflés, sont eux aussi « très blancs », « d’une étonnante blancheur » et « brillants ».

Tout autour, émanant d’Elle, « une lumière jaune-or », immobile, dont le rayonnement affleure, déborde même ici ou là l’embrasure de la grotte « sauf sous les pieds ».

Cette grotte, malgré les aspérités de son seuil, a sensiblement la forme d’une baie à plein-cintre. Sa hauteur ? 2 mètres environ ; sa largeur ? « comme cette porte-ci ». La porte a 0 m. 65. La Dame est légèrement détachée de l’âpre fond qui apparaît derrière Elle, « doré ». Sur l’intense lumière qui inonde la cavité, les enfants insistent beaucoup.

Les pieds de la Dame sont posés sur une « grosse pierre » régulière, « rectangulaire », d’un « brun marron » comme le rocher. Le brun marron clair du faux-bois « un peu comme ce buffet ». Par devant, sur la surface unie qui accuse l’épaisseur - 0 m. 15 environ - une tige porte, très proches les unes des autres, cinq roses « d’un joli rose » plutôt foncé, mais sans parfum. La plus grosse au centre, « la plus lumineuse » a le volume du poing de Jacqueline. Les autres, dont la grosseur progressivement décroît, suivent approximativement la courbe d’une demi-ellipse. Chaque extrémité de la tige s’incurve soudain, ramenant vers les foyers une feuille dont la pointe s’appuie sur le dessus de la pierre. Entre chaque rose d’ailleurs, des feuilles. Un dessin de la « guirlande » sera exécutée sur leurs indications.

Au dessous, sur le rocher même, en deux lignes sensiblement parallèles à la courbe formée par les cinq roses, cette invocation dont les lettres peuvent avoir 0 m. 07, d’un « or brillant », « brillant comme les bordures de la robe et du voile » :

 

O MARIE CONÇUE SANS PÉCHÉ
PRIEZ POUR NOUS QUI AVONS RECOURS À VOUS

 

A 0 m. 40 ou 0 m. 50 sur la droite de la Dame et à une quinzaine de centimètres plus bas qu’Elle, la contemplant, un Ange, genou droit au sol, buste dressé. Son « beau » et « fin » visage de profil porte une vingtaine d’années. Œil « bleu » « plutôt grand », nez effilé, bouche « petite ». Des anglaises blondes descendent sur ses épaules, se partagent sur la poitrine et dans le dos. Par devant, elles recouvrent l’avant-bras gauche dont la main est posée « sur le coeur », en diagonale, le pouce uni aux doigts. La main droite, fermée, serre une tige de lys blancs. Trois fleurs sont ouvertes, deux de profil, celle du milieu de face ; trois boutons la terminent. Cette tige, droite, qui porte quelques feuilles et dont l’extrémité apparaît sous le poing fermé, peut avoir 0 m. 40 environ. Jeannette en montrera un jour une semblable, l’éclat en moins. L’Ange a des ailes blanches, « couleur de lumière » et dorées au pourtour. De proportions modestes : l’arrondi du sommet ne dépasse pas le cou ; la pointe rejoint le talon droit que l’on devine sous la robe.  Elles sont faites de « petites plumes », « très fines », « brillantes partout », qui vibrent sous l’imperceptible brise. Sa longue robe sans ceinture est d’un « blanc rosé ». Le col est arrondi comme celui de la Dame ; mais les manches moins ouvertes que les siennes. C’est une description admirative, que font les fillettes de l’Ange. Le tressaillement des fines plumes sur les ailes provoque encore leurs exclamations.

Sur un fond de lumière, sans qu’apparaisse le roc derrière lui, il se détache, lumière lui aussi, éclairant vivement la voûte assez étroite qui le domine, la pierre plate sur laquelle il est posé et quelques blocs alentour. De cette pierre à la voûte il y aurait 1m.30 à peu près. Sa hauteur, agenouillé, serait de 1 m. 10 environ.

Le rocher léger qui porte les deux personnages ne touche pas le sol : Du côté de l’épître en effet la sellette de bois et le tombeau de l’autel sont en partie visibles. Dans ses contours un peu flous, il se découpe ainsi sur les murs de l’église : Base à peu près rectiligne « à la hauteur de cette table-ci », soit 0. m 75 au-dessus du dallage ; sommet plutôt « arrondi » ; côté gauche « ébréché » ; côté droit « plus ébréché » encore. Sa largeur entre le meneau du vitrail et la statue de Notre-Dame des Victoires est de 3 m. 25 ; sa hauteur approximative, de 3 m. 50. La Dame se trouve presque dans l’angle nord-est du chœur, un peu à droite cependant, vers l’autel, les pieds à 1 m. 15 du sol. Joue sur les pierres une riche gamme de nuances brunes. Selon la lumière diffusée par la Dame et par l’Ange : une vive clarté au centre et sur la gauche, des clartés atténuées vers le sommet, des ombres de plus en plus accusées sur la droite, c’est-à-dire vers l’autel.

 

Pour les enfants, l’ensemble forme un tout lumineux.

Un quart d’heure peut-être elles contempleront.

Elles s’étaient agenouillées et avaient récité une dizaine de Je vous salue Marie, et 3 fois l’invocation : O Marie conçue sans péché, priez pour nous qui avons recours à Vous.

La Dame avec elles avait prié, le pouce faisant glisser les grains blancs du chapelet sur l’index immobile. On n’entendait pas sa voix. Ses lèvres cessaient de remuer pendant le Sainte-Marie. Il en sera ainsi durant toute la semaine. On n’entendra pas davantage la voix de l’Ange dont les lèvres au cours des Ave - des Ave seulement - remueraient aussi.

A toutes, encore, Elle sourit.

Puis, « dans une espèce de poussière lumineuse », progressivement, l’apparition s’évanouit.

- « Elle est partie. Elle ne va peut-être plus revenir », dit Laura.

Et Sergine qui n’avait rien vu : « Allez, venez : c’est peut-être le diable ! »

 

Immédiatement, Jacqueline et Jeannette suivies de Nicole se dirigent vers la rue Gambetta porter l’heureuse nouvelle à la maison :

- « Maman, on a vu une belle Dame ! »

Mme Aubry ne veut rien entendre. Elles sortent. Près d’une voisine, Mlle Grandin, sur le seuil de sa porte, elles s’épanchent puis reviennent à la pâtisserie. Cette fois Mme Aubry se fâche. Il faut aller en classe.

Devant l’église, Sergine et Laura attendaient.

 

En arrivant sur la cour de l’école libre Saint-Gilles, rue de Beauvais, où jouent les compagnes, Jacqueline aborde Sœur Marie de l’Enfant-Jésus : « Chère Sœur, on a vu la Sainte-Vierge ! » - « Vous avez vu la Sainte-Vierge ? Ne dites pas cela ! » - « Si, ma Soeur », riposte Jeannette. - « Et que vous a-t-elle dit ? » - « Rien ! on l’a regardée. » - « Vous n’avez pas eu peur ? » - « Un petit peu au commencement mais pas après. » « Elle était si belle ! »

Aussitôt un attroupement pour écouter la conversation.

A ce moment, Monsieur le Doyen, venu exceptionnellement à l’école, à pareille heure, sortait de la petite classe avec la directrice. Jacqueline Cornu s’approche et lance : « A Saint-Gilles il y a des apparitions. » Et cinq ou six élèves venus à la rescousse, insistent : « Jacqueline Aubry a vu la Sainte-Vierge ! »

Comme le chanoine Ségelle et Sœur Léon de la Croix, appelée par tous à l’Ile-Bouchard Sœur Saint-Léon, se moquent d’elles, les fillettes s’éloignent tandis que Jacqueline, ose s’approcher : « Oui, Monsieur le Curé, j’ai vu une belle Dame à l’église. » - « Tu es folle », cingle Sœur Saint-Léon. Et le doyen : « Tu as vu double à travers tes grandes lunettes. »

Mais Jacqueline ne se démonte pas : « Je ne suis pas la seule à l’avoir vue, nous sommes quatre : Nicole Robin, Laura Croizon et ma petite soeur Jeanne. »

Le prêtre et la religieuse restent sceptiques, intrigués cependant : « C’est drôle. » Après un instant de réflexion, ils convoquent séparément, dans la classe d’où ils sortent, les quatre prétendues voyantes : Jacqueline d’abord, Nicole ensuite, puis Jeannette, enfin Laura.

Les récits sommaires concordent évidemment. Les enfants parlent avec assurance. Même Jeannette qui a vaincu son excessive timidité et sa crainte de Sœur Saint-Léon. A la directrice ironique qui lui disait, à propos de la ceinture bleue, qu’une si belle dame devait être à la mode des cols rouges et des gants rouges, elle a répondu frappant du pied et scandant énergiquement de l’avant bras : « C’est pas vrai », « Bleue ! Bleue ! Bleue ! ». Laura, quelque peu embarrassée dans ses descriptions, prend des comparaisons. Elle donne ainsi des détails précis sur les ailes de l’Ange qui « ressemblaient à celles qu’avaient mises les missionnaires » aux fillettes, l’année précédente, à Saint-Maurice, avec cette différence que celles de l’Ange étaient bordées de « jaune ».

Le doyen, par tempérament, aime le positif. Il a en outre 73 ans. Il n’entend pas attacher grande importance à cette affaire. Il s’en va. Comme c’est la fête de l’Immaculée Conception, en passant devant les écolières groupées sur la cour il leur recommande, sans faire la moindre allusion à la prétendue apparition, « d’être sages et de bien aimer la Sainte-Vierge ».

Puis il sort : « Demain il ne sera certainement plus question de cette histoire », dit-il. « Les fillettes ne tarderont probablement pas à se vendre », a ajouté la Sœur.

Le signal d’entrer en classe est donné.

Jacqueline s’est approchée à nouveau de la directrice : « O Chère Sœur, si vous saviez comme la Dame était belle ! » Impatientée, sentant les yeux des grandes braqués sur elle, la directrice répond : « Puisqu’elle était si belle, à ta place je serais restée à l’église. » Et elle tourne le dos.

La fillette prend la Sœur au mot et au lieu de rester à la répétition de chant sort, entraînant avec elle Nicole, Laura et Jeannette. En courant, les enfants arrivent au coin de la rue de la Liberté. Malheur ! Monsieur le Doyen est là, causant, avec le pharmacien sur le milieu de la chaussée.

La petite troupe rebrousse chemin. Astucieusement, par les ruelles et la rue de Madagascar, on vient déboucher sur la Grand Rue, à 20 mètres au delà du doyen qui, heureusement, tourne le dos.

Et les fillettes entrent à nouveau dans l’église. Il peut être 13 h.50.

 

Dès le milieu de la nef latérale, les enfants aperçoivent la Dame. « Elle nous attend », dit Laura.

Toutes s’approchent de la Sainte-Table et restent debout, émerveillées.

Rien n’a changé depuis une heure ! Même rocher avec la Dame et l’Ange dans la lumière.

Silencieuses, elles ne songent même pas à prier.

La Vierge a un visage toujours plein de bonté mais il est voilé de tristesse.

Soudain Elle parle. Lentement. D’une voix douce. Appuyant sur chaque mot :

- « Dites aux petits enfants de prier pour la France, car elle en a grand besoin » (NB Certaines ont dit : «qui en a grand besoin»)

Il y eut une courte pause après « France ».

Jacqueline glisse alors à Laura et à Jeannette : « Demandez-lui donc si Elle ne serait pas notre Maman du Ciel ? »

Laura commence, Jeannette suit, sur le ton naturel d’une conversation :

« Madame, est-ce que vous êtes notre Maman du Ciel ? »

La Dame les regarde et leur sourit : « Oui, je suis votre Maman du Ciel. »

Aux deux derniers mots, Elle élève les yeux.

Alors Jacqueline qui s’enhardit : « Quel est l’Ange qui vous accompagne ? »

L’Ange tournant vers elle la tête, d’une voix plus forte que celle de la Dame, mais douce, d’une voix indéfinissable qui n’a ni le timbre d’une voix féminine ni tout à fait celui d’une voix masculine, dit, lentement, souriant : « Je suis l’Ange Gabriel » (NB Pas plus que sur le type de sa voix elles ne seront fixées sur le type de son visage.)

Puis il reprend sa contemplation. Dorénavant, toujours Il sera de profil.

De l’index droit levé à la hauteur du menton, sous la joue droite, la Dame, lentement, fait signe aux enfants d’approcher. Puis Elle étend vers elles, en l’abaissant, le bras qu’Elle avait levé, la paume en avant.

- « Donnez moi votre main à embrasser. »

Les fillettes n’ont plus de crainte. Jacqueline s’approche la première, se hausse sur la pointe des pieds. La Dame a retourné sa main et l’a placée horizontalement. Sur l’index couché, la grande a posé l’extrémité de ses doigts. Très lentement, la Dame, dont la tête se penche, porte les doigts de l’aînée à ses lèvres. Vers la deuxième phalange de l’index, du médius et de l’annulaire, elle pose doucement un baiser silencieux.

C’est le tour de Nicole. La Dame se penche un peu plus.

Laura et Jeannette sont trop petites. Spontanément, Jacqueline les soulève sous les bras et les élève, sans aucun effort, l’une après l’autre.

Toutes les quatre dans leur émotion ont senti, au contact avec leur main droite, et la douceur de la peau et la tiédeur des lèvres de la Dame.

La Vierge s’est redressée. Les fillettes sont toujours debout à ses pieds.

- « Revenez ce soir à 5 heures et demain à 1 heure. »

Puis dans un nuage de « poussière d’argent », elles disent encore : de « buée brillante », la Dame et l’Ange ont disparu en même temps.

Les enfants étaient restées 8 à 10 minutes.

 

En sortant de l’église, Jacqueline d’abord puis Laura et Jeannette, s’aperçoivent que reste sur leurs doigts un ovale blanc. C’est la trace du baiser.

« Dépêchons-nous, dit l’aînée, la chère Sœur sera bien obligée de nous croire cette fois-ci. »

Hélas, à proximité de l’école, les marques qu’elles regardent attentivement, s’effacent les unes après les autres. Déception !

L’accueil, en première classe, fut froid : Reproches pour l’absence ; questions ironiques : « Eh bien ! qu’est-ce que vous avez vu ? des plantes vertes ? des pierres ? » et après le rapide exposé de Jacqueline et de Nicole, devant les compagnes attentives : « C’est bien ! maintenant vous n’avez plus qu’à travailler, car vous avez un quart d’heure de retard. » C’était jour de composition, les deux

« voyantes » se mirent très simplement à leur tâche.

La directrice était cependant quelque peu troublée. Dans la soirée elle priait son adjointe, Sœur Marie de l’Enfant-Jésus, qui n’avait pas osé se

montrer sévère pour Laura et Jeannette, d’interroger ses deux élèves tandis qu’elle-même décidait de faire rédiger séparément à Jacqueline et à Nicole, vers 16 h.15, leur travail terminé, un récit des événements.

Oralement, les deux petites ne se contrediraient pas. Les grandes non plus, dans leurs narrations simples et brèves, 23 lignes pour l’aînée, 16 pour sa cousine (NB Ces deux feuilles de papier écolier seront les premiers documents écrits. Les plus précieux.)

Les quatre ont fait des récits concordants.

 

16 h. 30 : l’heure de la sortie. « Tu ne restes pas au salut ? » a dit Jacqueline à sa cousine. Mais Nicole, qui habite à 2 km. 500, croit devoir rentrer chez elle. Mme Aubry, chez qui elle s’arrête au passage, l’écoutera sans la croire. Elle l’encouragera finalement à gagner « le Pont ». Quant à sa benjamine, qu’elle ne croit pas davantage, elle la gardera à la maison. Mme Croizon, de son côté, gardera Laura. Le récit de Sergine ne l’a pas convaincu non plus : « C’est vrai ou ce n’est pas vrai », a-t-elle simplement répondu.

Laura ira rejoindre peu après Jeannette à la pâtisserie. Et les deux fillettes parleront ensemble de la belle Dame et de l’Ange.

Jacqueline qui fréquente l’étude assistera donc seule au salut de 5 heures.

Pour la fête de l’Immaculée Conception, la messe a été célébrée à l’autel de la Sainte-Vierge. C’est là que doit être donnée la bénédiction du Très-Saint-Sacrement, après le chapelet. Les fidèles se sont groupés dans la nef latérale. La fillette se trouve au bord de l’allée, au côté de l’Évangile, près de la marche de la chapelle Sainte-Anne.

Pendant la cinquième dizaine, la Dame apparaît, Jacqueline ne l’a pas vue arriver.

La Vierge lui sourit. De l’index droit, Elle lui fait signe d’approcher.

Jacqueline, pour implorer du regard la permission de se déplacer, tourne la tête et cherche dans l’assistance Sœur Saint-Léon. Elle l’aperçoit enfin derrière elle, du côté de l’épître. « Moi qui croyais qu’elle allait me dire « Oui », je la regardai toujours mais au bout d’un moment, elle me fit les gros yeux. »

L’enfant retourna alors la tête. La Dame n’était plus là.

A ce moment, la clochette annonçait l’arrivée du Très-Saint-Sacrement que portait Monsieur le Doyen venant du maître-autel.

Après la bénédiction, comme le prêtre entonnait, O Marie conçue sans péché, priez pour la France, la Dame et l’Ange réapparaissent dans la lumière. Nouveau regard suppliant de Jacqueline « vers la chère Soeur qui n’avait pas l’air contente ».

« Alors, je me dis, il ne faut pas que je lui dise car elle va me disputer. »

« Est-Elle là ? » « La vois-tu » lançaient à voix basse les fillettes qui se trouvaient à proximité ; on a leurs noms. Jacqueline ne répondait pas.

La cérémonie terminée, Sœur Saint-Léon fit sortir la gent écolière donnant l’ordre de rentrer immédiatement chez soi. Puis, revenant vers son élève restée agenouillée à sa place : « Quand on prétend voir la Sainte-Vierge on ne tourne pas la tête à l’église. »

- « Chère Sœur, la Dame est là. Elle nous regarde. Que faut-il faire ? »

- « Mais où est-Elle ? »

- « Voyons, vous la voyez bien, chère Sœur, Elle est là », et de la main de Jacqueline montrait le phormium.

La religieuse interloquée hésite, puis conduisant la fillette près de l’harmonium, elle récite avec elle des Je vous salue Marie.

L’enfant a les yeux fixés sur l’angle nord-est du chœur. Vers la fin de la deuxième dizaine, elle dit : « Chère Sœur la Sainte-Vierge est partie. »

La Dame et l’Ange s’étaient estompés dans le nuage de poussière d’argent qui se dissipa. Aucune parole n’avait été prononcée.

Pendant ce temps, plusieurs enfants revenaient furtivement dans le fond de l’église « pour voir » ce qui se passait.

 

Afin de soustraire Jacqueline aux questions des personnes restées sur la place, Sœur Saint-Léon conduisit la grande jusqu’au coin de la rue, puis revenant à l’église, elle alla trouver le doyen à la sacristie.

En la voyant celui-ci lui dit : « Alors, rien de nouveau ? L’affaire est close. La nuit va venir. Demain ce sera fini ! »

« Mais non ! Cela continue. » Et la Sœur raconte ce qui s’est passé depuis 13h.45.

Apprenant que la Dame doit revenir le lendemain à 1 heure, le chanoine Ségelle réagit avec vivacité : Il lève les bras au ciel : « Nous n’en sortirons plus ! » « Demain à 1 heure je fermerai la porte de l’église et personne ne pourra entrer. »

La Sœur, dont le scepticisme faiblissait, n’approuve pas la décision. Toutefois, pour s’y conformer, elle interdira aux enfants d’aller à l’église à 13 heures.

 

Chez elle, Jacqueline rapporte en détail les faits à sa mère, à sa mère seulement. Mme Aubry, qui sait que sa fille ne ment pas d’ordinaire, est de plus en plus intriguée. Au Pont, Nicole a raconté - elle aussi à sa mère seulement - l’apparition de la Dame. Devant les réponses qui lui furent faites : « Ce n’est pas vrai ! » « Vous êtes folles ! » la peu loquace Nicole n’insista pas.

Le soir, le chanoine Ségelle, écrivant pour affaires à un vicaire général de Tours, ne jugeait pas même utile de signaler les événements auxquels il n’attachait que peu d’importance.

 

MARDI 9 DÉCEMBRE

Sœur Saint-Léon a porté son interdiction, ce matin, dans la première classe. Plusieurs élèves se sont récriées, osant lui dire en face « qu’elle n’avait pas le droit » de faire cette défense aux voyantes. Jacqueline et Nicole étaient d’ailleurs absentes à ce moment, par une rouerie de la Sœur elle-même qui, de plus en plus troublée, abandonnait au doyen seul la responsabilité de les laisser se heurter à la porte close.

A 12 h. 50, M. le chanoine Ségelle prend la clé de l’église et descend de bon train la grand nef. Brusquement, devant la chaire, il se ravise et fait demi-tour. Il ne saura trop justifier réflexivement le mobile précis de sa volte-face.

Quand les quatre fillettes arrivent, peu après, la porte est ouverte. Elles entrent. Mais les trois amies qui les accompagnent, Sergine Croizon, Armelle et Jacqueline Robin (NB Armelle et Jacqueline ne sont pas parentes de Nicole.) n’osent, par obéissance, les suivre. Elles attendront dehors.

Jacqueline leur promet d’intercéder pour elles près de la Dame.

Le petit groupe s’est dirigé vers l’autel de la Sainte-Vierge, a dépassé la Sainte-Table, s’est agenouillé et récite des Ave.

Soudain, apparaît une vive lumière. Une « boule très brillante » de 0 m. 80 environ de diamètre s’ouvre. Un « rideau d’argent » en un instant se déploie et s’étend entre le meneau du vitrail et Notre-Dame des Victoires, montant légèrement vers la statue. Pas un pli sur la surface lisse dont les côtés sont rectilignes. En relief, le rocher lumineux de la veille. La grotte est déplacée cependant, de peu, vers la verrière très près encore de l’angle nord-est. L’Ange aujourd’hui est à la gauche de la Vierge. Dans la même attitude de contemplation respectueuse. Toutefois le lys est dans sa main gauche. C’est sa main droite qui est posée sur la poitrine ; son genou gauche qui touche la pierre. Au-dessus de sa tête la voûte est plus haute et surtout plus large que celle du lundi. Il est plus avancé sur le seuil. Le rideau d’argent fait fond derrière lui. La «meilleure en dessin », Nicole a laissé un enfantin croquis de ce tableau.

L’ensemble doit avoir les mêmes proportions que la veille. En bas, la sellette du phormium et le tombeau de l’autel restent en partie visibles. Le tabernacle à droite n’est pas caché.

Plus d’anglaises sur la robe de la Dame. Les cheveux sont ramenés en arrière. A peine apparaissent-ils « au-dessus des yeux, au-dessus des tempes et derrière le cou ». Sur la tête le voile est « un peu plus avancé », laissant néanmoins « le front dégagé ». Des majuscules ordinaires de 0m.08 environ, d’un or éclatant, disposées en courbe légère, moins accentuée qu’un demi-cercle, forment sur la poitrine, un mot que les enfants ne peuvent lire parfaitement, à cause des mains jointes : MA....CAT. Une énigme pour elles.

Sous les roses, remplaçant l’invocation du lundi, ligne unique incurvée :

JE SUIS L’IMMACULÉE CONCEPTION

Les deux personnages irradient encore les mêmes vives lumières. Souffle toujours sur la ceinture et sur les ailes une brise.

Ainsi se présentera maintenant l’apparition.

La Dame avec son sourire qui découvre à peine l’ivoire de quelques dents, un sourire « doux comme celui d’un enfant », regarde les quatre fillettes.

Elles, La contemplent dans l’admiration.

Puis Jacqueline interroge : « Madame, est-ce que je peux faire entrer mes amies ? »

« Oui ». « Mais elles ne me verront pas. » Jacqueline, seule, entend les derniers mots.

Les quatre enfants aussitôt gagnent la porte. A ce moment s’avance sous le portail Mme Trinson, une voisine des Aubry et des Croizon, que les écolières sur la place n’avaient pu arrêter. Jacqueline communique la réponse de la Vierge : « Vous pouvez entrer. Mais vous ne la verrez pas. »

Quand la troupe revient, la Dame n’est plus là.

Dès les premiers Ave, Elle réapparaît. « Oh ! La voilà! »

De l’index, comme hier, Elle fait signe, souriante, et dit : « Embrassez la croix de mon chapelet. »

Puis ayant étendu la croix d’or, du creux de la paume à l’extrémité du médius, Elle avance sa main droite.

Jacqueline se lève, se hausse sur la pointe des pieds et embrasse le Christ d’or, nettement saillant, sous la pancarte d’or qui porte l’inscription : « I.N.R.I. »

Après elle, et comme elle, Nicole.

L’aînée, bras tendus, élève Laura et Jeannette. Son aisance déconcertante frappe Mme Trinson qui l’invitera, le soir même, à renouveler le geste, son mari présent. Jacqueline ne pourra que soulever péniblement à quelques centimètres du sol ses jeunes compagnes. D’autres feront la même expérience plus tard. Le résultat sera le même.

Les quatre fillettes sont maintenant à genoux.

Avec une impressionnante lenteur la Dame fait alors sur elle un large signe de croix.

Les enfants l’imitent. L’Ange reste immobile.

Et dix Je vous salue Marie sont récités, sans Pater ni Gloria, avec l’invocation O Marie conçue sans péché, priez pour nous qui avons recours à vous.

La Vierge est devenue triste.

- « Je vais vous dire un secret que vous pourrez redire dans trois jours :

« Priez pour la France qui, ces jours-ci, est en grand danger. »

Et après une pause :

- « Allez dire à Monsieur le Curé de venir à 2 heures, d’amener les enfants et la foule pour prier. »

Jacqueline regarde Mme Trinson : « La Sainte-Vierge demande la foule, où donc la prendre ? »

- « Ne te tourmente pas, les petites et moi nous la commençons. »

La douce voix semblant enchaîner : « Commencez le Je vous salue Marie. »

Voyantes et assistantes égrènent dix Ave suivis de l’invocation : O Marie conçue sans péché, priez pour nous qui avons recours à Vous.

La Dame est redevenue souriante.

- « Dites à Monsieur le Curé de construire une grotte, le plus tôt possible, là où je suis ; d’y placer ma statue et celle de l’Ange à côté. Lorsqu’elle sera faite, je la bénirai. »

Les mots « là où je suis » ont été articulé avec plus de force.

- « Revenez à 2 heures et à 5 heures. »

Puis la Vierge et l’Ange disparaissent, semblant s’enfoncer dans le mur tandis que le rideau d’argent se referme.

- « Oh ! la belle boule ! » s’exclament les fillettes.

La boule s’est évanouie.

 

Par la sacristie, les quatre gagnent aussitôt le presbytère pour passer l’ordre de la Dame. « On était contentes, nous disant : « Il va la voir ». Le doyen, qui lit son bréviaire, entend, par la fenêtre ouverte de son bureau, au premier étage - il fait beau - le groupe joyeux dans le petit jardin du levant. Mais il ne se montre pas. Elles entrent dans la cuisine : « Mademoiselle Camille, on a vu la Sainte-Vierge ». Et elles donnent l’heure du rendez-vous fixé par la Dame à Monsieur le Doyen et à la foule : 2 heures.

Mlle Camille monte et transmet le message. L’heure indiquée fait sursauter le doyen qui répond d’un ton assez bref : « Deux heures ? C’est l’heure de la classe, qu’elles aillent en classe... et qu’elles obéissent aux maîtresses. »

Profondément déçues, elles retournent à l’église où Mme Trinson les réconforte de son mieux : « Ce n’est pas de votre faute. Obéissez. La Sainte-Vierge ne vous punira pas. Revenez à 5 heures. »

Une dernière prière en commun et les sept enfants regagnent l’école.

 

En arrivant, Jacqueline pleure. Sœur Marie de l’Enfant-Jésus lui demande pourquoi ? A la réponse de la fillette, elle réplique sans plus de façon : « La Sainte-Vierge est au-dessus de Monsieur le Curé, il faut lui obéir. » Mais Jacqueline rétorque dans les larmes : « Monsieur le Curé ne veut pas ; je n’irai pas. » Nicole, Laura, Jeannette se taisent. (Note :  Nous maintenons ici une correction qui nous avait été apportée dès la parution de l’opuscule, en 1951, par Sœur Marie de l’Enfant-Jésus, aujourd’hui missionnaire à Madagascar. Voici comment il faudrait lire ce paragraphe : « Jacqueline pleure dans la cour, toutes ses compagnes sont « autour avec Sœur Marie de l’Enfant-Jésus qui lui demande pourquoi elle pleure. A sa réponse ses compagnes lui disent : « La Sainte Vierge est au-dessus de M. le Curé, il faut lui obéir ». Sœur Marie de l’Enfant-Jésus prend la parole : « Oui, la Sainte Vierge est au-dessus de M. le Curé mais aujourd’hui, Jacqueline, il faut obéir à M. le Curé ». Et les compagnes continuent : « A deux heures tu iras ». « Non puisque Monsieur le Curé ne veut pas, je n’irai pas » répondit Jacqueline ».)

Sœur Saint-Léon est présente. Elle écoute le récit de l’apparition. Naturellement elle se range à l’avis du pasteur, et refusera de reconstituer le mot incomplet écrit sur la poitrine de la Dame.

Les écolières, qui entourent les voyantes, sont, elles, de l’autre parti, contre Monsieur le Curé.

Quand, une heure plus tard, Sœur Saint-Léon, en classe, accrochera son chapelet au coin de la première table et que les grains s’éparpilleront sur le sol, nombreux seront les sourires moqueurs, peut-être sarcastiques. Et Annie Martineau, le soir, dira en rentrant, devant les clients de la boulangerie paternelle : « C’est bien fait pour elle. »

La soirée cependant se passe normalement. Les fillettes ne paraissent plus tristes. Elles travaillent comme à l’habitude.

Dans la ville, la nouvelle des événements se répand. C’est jour de marché. Mme Robin, venue du Pont, découvre alors seulement, l’ampleur prise par l’affaire.

 

A 16 h. 30, Jacqueline interroge Nicole comme la veille. Mais pas plus aujourd’hui qu’hier, Nicole ne viendra à 5 heures. Elle craint la nuit et plus encore les reproches maternels en cas de retard. Elle rentrera chez elle. Elle rentrera triste d’ailleurs. En route, elle pensera à l’apparition. Volontiers elle serait restée.

Les trois autres sont à l’église, au premier rang, près de l’harmonium. Elles ne sont plus seules. Il y a une vingtaine d’enfants et une vingtaine de grandes personnes. Mais ni Monsieur le Curé ni les Sœurs.

Tandis qu’on récitait la première dizaine du chapelet, à 5 heures, car la Dame est d’une exactitude rigoureuse, la boule apparaît. Le rideau se développe.

La Vierge et l’Ange sont là.

Jeannette prend peur et s’écrie : « La Dame va m’emmener, je ne verrai plus maman. Je veux retourner chez nous. » La benjamine évoque alors les paroles de sa mère, agacée, qui lui a dit à midi - elle le regrettera bientôt - pour la dissuader de retourner à l’église : « Ce n’est pas la Sainte-Vierge que tu vois, c’est le diable. Si tu retournes à l’église à 5 heures « la belle dame », comme tu dis, t’emmènera, et tu ne me verra plus. »

Jacqueline qui avait aperçu dans l’église son frère Jacques - 14 ans - lui fait signe d’emmener sa sœur.

Cachant son visage de l’avant-bras droit, Jeannette, par la basse nef, s’en va. Comme à regret ! A trois reprises elle se retourne rapidement, regarde, joint les mains. Jacqueline et Laura affirmeront que la Sainte-Vierge la suivait des yeux et lui souriait.

- « Chantez le Je vous salue Marie, ce cantique que j’aime bien », dit la Dame qui a fait signe aux deux enfants d’approcher.

Et tandis qu’elles chantent, agenouillées maintenant à ses pieds, la Dame continue de sourire.

Selon l’habitude en la paroisse, les deux fillettes ont ajouté : O Marie conçue sans péché, priez pour nous qui avons recours à Vous, par trois fois.

Tour à tour, sur elles et sur l’assistance recueillie, se pose le bienveillant regard, dans le silence.

- « Dites à la foule d’approcher pour réciter une dizaine de chapelet. »

Jacqueline s’exécute : « Faut que vous approchiez. »

Dames et enfants sont maintenant près de la Sainte-Table, debout.

C’est la Vierge elle-même qui ajoutera à la dizaine d’Ave, récitée par tous, sans Pater ni Gloria, l’invocation O Marie conçue sans péché. La foule entend seulement les deux fillettes répondre : Priez pour nous qui avons recours à Vous. Trois fois.

- « Madame, faudra-t-il revenir ? Viendrez-vous encore demain ? » demande Jacqueline.

- « Oui, revenez tous les jours à 1 heure. Je vous dirai quand tout sera fini. »

Et très lentement la Dame bénit l’assistance. Comme le prêtre à la fin de la messe, Elle trace, devant Elle, un signe de croix. Puis Elle ramène posément sa main droite, rigoureusement verticale, au milieu de la poitrine, et la fait glisser, en descendant, contre la gauche, restée immobile, un peu plus bas. Ce dernier mouvement frappe les fillettes qui n’ont jamais vu le prêtre l’accomplir. (Note : M. l’abbé Souillet qui avait interrogé les fillettes quelques jours après les évènements, a décomposé ainsi, d’après leur dire, le geste de la bénédiction : 1-2 puis 2-4 puis 4-5 et enfin 5-3.)

                        1

            4          3            5

                        2

Jacqueline et Laura se signent.

C’est fini ! La grotte s’est effacée. Le rideau s’est replié. La boule brillante semble s’être enfoncée dans le mur.

L’apparition était là depuis dix minutes.

Vers 5 h. 30 le doyen est informé. Aussitôt il prévient l’Archevêché.

 

 

MERCREDI 10 DÉCEMBRE

M. Aubry apprend seulement ce matin à 11 h. 30, au café, de camarades gouailleurs, la fameuse nouvelle. Il s’en émeut. Enervé, il rentre à la maison pour se fâcher tout rouge contre sa femme et ses deux filles. Jacqueline est même giflée. Après le repas de midi, lourd de silence, son aînée, sur le conseil de sa maman, monte le trouver à la chambre où il se repose. Elle passe les bras autour de son cou et l’embrasse : « O papa ! »

Le père regrette déjà sa colère : « Qu’est-ce que j’ai fait ! Qu’est-ce que j’ai fait ! » Quand il redescend peu après, il est calme. Sa femme lui raconte tout. En l’écoutant, il essuye une larme. Les fillettes étaient alors parties. Bientôt la mère les rejoindra.

Cent cinquante personnes environ, dont Mme Croizon, attendaient dans l’église. Plusieurs désirant avoir une voyante près d’elles, les ont prises par le bras. Ainsi les quatre se trouvent bientôt assises dans les premiers rangs, au milieu de la foule, séparées les unes des autres.

Soudain, simultanément, elles se lèvent : « La voilà ! »

La boule brillante était survenue. Le rideau d’argent s’était développé. Le rocher, la Dame et l’Ange étaient en un instant devant leurs yeux dans la vive lumière.

Les quatre s’avancent et s’agenouillent en biais, sur la marche de l’autel.

C’est la Dame, souriante, qui parle : Chantez le Je vous salue Marie. »

Les voix s’élèvent. Elles sont, elles seront toujours justes, fraîches, vibrantes. La Vierge à nouveau sourit.

Récitation de dix Ave. Suit le Gloire au Père, au Fils et au Saint-Esprit. La Vierge s’incline. Puis l’invocation : O Marie conçue sans péché, par les enfants.

Et l’index appelle. Et la Dame parle de nouveau : « Baisez ma main. »

L’avant-bras droit est un peu relevé. Les doigts sont abaissés, presque perpendiculairement au sol. Les enfants reconstituent facilement la pose.

Jacqueline s’est approchée et a posé son baiser. Puis Nicole, Laura et Jeannette ont été, une fois encore, élevées par la grande avec une étonnante facilité. Et plusieurs dans la foule entendirent le bruissement de leurs lèvres. Les enfants affirmeront avoir senti la douce chaleur de la main.

Alors, de Nicole, cette question suggérée par la réflexion piquante de Sœur Saint-Léon : « Faire une grotte ! En quoi donc ? Tu n’avais qu’à lui demander comment la faire ? »

- « En quoi faudra-t-il la faire la grotte que vous avez demandée hier ? »

- « En papier pour commencer. »

Mme Aubry interpelle Jacqueline. Quand sa grande est près d’elle, à la Sainte-Table, elle lui dit : « Demande à la Sainte-Vierge de faire un miracle pour que tout le monde croie ? »

Jacqueline revient s’agenouiller et tout haut :

- « Madame, voulez-vous faire un miracle pour que tout le monde croie ? »

Avec douceur et lenteur, comme toujours, la Dame répond :

- « Je ne suis pas venue ici pour faire des miracles mais pour vous dire de prier pour la France. »

« Mais demain vous y verrez clair et vous ne porterez plus de lunettes. »

« Je vais vous confier un secret que vous ne direz à personne. »

« Promettez-moi de le garder ? »

- « Nous vous le promettons. »

La Dame n’a plus l’air aussi grave. Elle ne sourit pas cependant. Sa confidence est brève. Elle a parlé « gentiment », pour reprendre l’expression de Jeannette.

Les enfants, mains jointes, écoutent. Le secret est le même pour toutes.

La Vierge dit enfin : « Revenez me voir demain à la même heure. »

- « Nous vous le promettons. »

Elle disparait. Il est environ 1 h. 1/4.

La foule a entendu les paroles des enfants. Elle n’a pas entendu la Dame, elle ne l’entendra jamais.

 

Cette fois, le doyen a écouté de la sacristie. Il a même risqué un regard à travers les fentes de la porte. Les Sœurs l’accompagnaient.

Du secret confié, les enfants ne parleront jamais. Du moins devant les autres. En vain, certains essaieront de l’arracher.

Un soir M. Aubry demandera affectueusement à Jeannette de le lui livrer à lui « son papa », « à qui elle doit obéir » - « Quand même je voudrais te le dire, je ne pourrais pas, çà s’arrêterait là » lui répondit la petite, s’étreignant à la gorge.

D’autres lui offriront une poupée, un billet de mille francs, une bicyclette ; ils n’obtiendront rien.

Un jour certains osèrent dire à Laura que, devant un fusil chargé, elle cèderait bien. L’enfant baissa la tête et simplement :

« Eh ! bien vous me tueriez. »

Pouvez-vous le dire à Monseigneur l’Archevêque ? Non.

Au pape ? Non ! - La Vierge ne manquerait pas de leur indiquer, ont-elles dit depuis, ce qu’alors elles devraient faire.

 

JEUDI 11  DÉCEMBRE

Au reveil, Jacqueline refuse l’eau tiède avec laquelle chaque matin il faut lui décoller les paupières. Elle affirme voir parfaitement. M. Aubry veut vérifier son dire. A plus d’un mètre de distance, l’enfant lit le journal présenté. L’expérience lui paraît concluante. Il ne doute plus maintenant.

 ( - Examen ophtalmologique de Jacqueline, en date du 23-10-46, avant les apparitions :
Léger strabisme externe de l’oeil droit.
Après correction :    OD (0° - 0,50) + 0,5        V = 10/10.
                                    OG (0° - 0,75) + 1           V = 10/10.
- Examen du 5-2-48, après les apparitions :
Léger strabisme externe de l’oeil droit.
Sans verre : V OD et OG = 10/10.
Avec la correction prescrite en 1946 : V OD = 2/10 - V OG = 3/10.
A l’ophtalmomètre : astigmatisme vertical de 0,50 dioptrie à chaque oeil.
Au périmètre : déviation de l’oeil droit de 10°.
Fonds d’yeux normaux.)

L’affaire fera du bruit.

On parlait déjà beaucoup des événements à l’Ile-Bouchard et dans les environs. Naturellement les opinions variaient.

Ce matin même, vers 10 heures, Nicole revenant du catéchisme était interpellée : « Ta mère devrait te faire soigner », lui lançait une femme narquoise. Imperturbable, la fillette répond : « Je mange bien, je dors bien, je ne suis pas malade. » - « Alors, pourquoi vas-tu prier devant un mur ? » - « Je ne suis pas folle, riposte la fillette, si je ne voyais rien, je n’irais pas prier devant un mur ». Et l’enfant continue sa route.

Ce calme, cette assurance tranquille des « voyantes » déconcertaient. Mme Aubry, craignant pour ses filles un sommeil agité, avait voulu coucher près d’elles. Elle avait dû constater, dans ses insomnies, que Jacqueline et Jeannette dormaient profondément. Comme à l’ordinaire aussi Nicole et Laura reposeront. A la maison, à l’école, dans la rue, les quatre enfants n’avaient rien perdu de leur simplicité. Avec leurs compagnes, qui les défendaient volontiers, elles travaillaient, jouaient, étaient espiègles à l’occasion. De l’aventure elles ne tiraient nulle vanité et demeuraient discrètes.

Surtout la concordance de leurs récits inattendus et qui ne variaient pas, étonnait. D’autant plus qu’elles étaient très différentes de tempérament. On ne disait déjà plus autant que dans les premiers jours : « Elles sont folles », « elles ont eu la berlue », « c’est un bateau ».

Certaines objections osées tombaient aussi devant les faits : Les hésitations connues du doyen ne permettaient pas d’affirmer avec autant d’assurance :

« C’est une comédie montée par les curés ». Et l’absence notoire de Sœur Saint-Léon aux apparitions rendait grotesque l’hypothèse émise de la religieuse faisant du cinéma, cachée derrière l’autel.

Restait la thèse de l’emprise exercée sur les enfants par quelque sorcier :

« Elles sont certainement travaillées », affirmait-on ; et celle de l’hallucination ; et celles des influences religieuses, « du bourrage de crâne ». Le bourrage de crâne ? des parents dont les enfants fréquentes l’école libre le nient formellement.

Dans les nombreuses conversations, il ne fallait pas chercher des récits d’une méticuleuse précision. Si l’on en juge par des notes prises peu après, on entremêlait facilement par exemple les événements des divers jours. L’essentiel cependant était respecté.

Sans doute, vite et sans contrôle rigoureux, certains s’étaient emballés. Il y en avait peu. On parlait même de dévotes exploitant déjà l’affaire.

Beaucoup restaient prudents. Sans avoir nécessairement la légendaire prudence de l’Église.

Dans les propos tenus, la charité ne fut pas toujours sauve : tels parents, telles fillettes eurent à souffrir de réflexions pour le moins désobligeantes. Mais, dans l’ensemble, on discuta sans acharnement.

Malgré tout, deux constatations s’imposaient : on ne prenait plus les « voyantes » à la légère, et chaque jour augmentaient les préjugés favorables.

Chaque jour aussi augmentait le nombre des assistants à l’église. Quand les quatre enfants arrivent peu avant 13 heures, en ce jeudi, à Saint-Gilles, elles ne trouvent plus de prie-Dieu. Elles doivent venir tout près de la Sainte-Table. Deux cents personnes au moins occupent la nef de la Sainte-Vierge.

M. Aubry, entraîné par un camarade, est dans la foule. Le doyen, pour la première fois aussi, est là, agenouillé sur le degré supérieur du maître-autel, au côté de l’épître, tourné vers les enfants. Derrière lui, sur les marches de l’autel Saint-Laurent, près de la sacristie, la supérieure et les deux religieuses de la paroisse.

La veille, il a décidé d’accord avec Sœur Saint-Léon, de faire poser deux questions à la Dame. D’abord : « D’où nous vient cet honneur que vous veniez dans l’église Saint-Gilles ? » puis au cas où nulle réponse ne serait faite : « Est-ce en souvenir de Jeanne Delanoue qui vous aimait tant, qui aimait tant vous prier à Notre-Dame des Ardillers et qui est venue elle-même établir ses filles ici » (NB Jeanne Delanoue, fondatrice des Soeurs de Ste-Anne de la Providence de Saumur, avait été béatifiée le 9 novembre 1947.)

Le papier sur lequel la religieuse a écrit les deux demandes, sous la dictée du pasteur, a été remis à Jacqueline.

 

A 13 heures, la Dame et l’Ange ! Dans une lumière plus vive encore que celle des jours précédents !

Les enfants s’approchent. Elles s’agenouillent sur la marche de l’autel, formant une ligne légèrement incurvée. Dans l’ordre de gauche à droite : Laura, Jeannette, Nicole, Jacqueline.

- « Chantez le Je vous salue Marie » dit la Vierge souriante.

Les enfants, de tout coeur, chantent. Jacqueline devançant un peu ses compagnes dans l’intonation, comme il lui arrive de les devancer dans les réponses.

- « Priez-vous pour les pécheurs ? »

- « Oui, Madame. »

Elles récitent dix Je vous salue Marie, suivis de l’invocation : O Marie conçue sans péché. La foule prie avec elles. Avec elles aussi, mais pendant les Ave seulement, comme à leur habitude, la Dame et l’Ange.

Sur un signe de Monsieur le Doyen, Jacqueline prend son papier et lit :

« D’où nous vient cet honneur que vous veniez en l’église Saint-Gilles ? »

- « C’est parce qu’il y a ici des personnes pieuses et que Jeanne Delanoue y est passée », a répondu aussitôt la Dame.

Jacqueline poursuit sa lecture, bien que la deuxième question soit inutile. « Est-ce en souvenir de Jeanne Delanoue qui vous aimait tant, qui aimait tant vous prier à Notre-Dame des Ardillers ? »

- « Oui, je le sais très bien », interrompt la Vierge, inclinant la tête.

- « Et qui est venue elle-même établir ses filles  ici », achève l’enfant.

- « Combien y a-t-il de Sœurs ici ? » interroge la Dame.

- « Elles sont trois », répond Jacqueline d’une voix forte.

- « Quel est le nom de leur fondatrice ? »

Toute  l’assistance entend : « Jeanne Delanoue ! » Jeannette, ignorante sur ce point, avouera n’avoir pas répondu avec les autres.

Les enfants regardent la Vierge dont les yeux sont posés sur elles. C’est Jacqueline qui rompt le silence : « Madame, voulez-vous bien guérir ce qui ont des maladies nerveuses et des rhumatismes ? » (NB Nombreuses étaient les personnes qui venaient charger Jacqueline de demandes diverses qu’elle devait adresser à la Dame.)

- « Il y aura du bonheur dans les familles... »

« Voulez-vous chanter maintenant le Je vous salue Marie ? »

- « Nous le voulons bien. »

Et elles chantent, toujours avec le même entrain ; tandis que la Vierge sourit et lève parfois les yeux vers le ciel.

- « Est-ce que Monsieur le Curé va construire la grotte ? »

- « Oui, Madame, nous vous le promettons. »

- « Revenez demain à 1 heure. »

- « Oui, Madame, nous reviendrons demain. »

- « O Marie conçue sans péché », a dit la Vierge.

- « Priez pour nous qui avons recours à Vous », achèvent les enfants. Et la grande croix de la bénédiction est tracée sur la foule.

Les fillettes se signent « très, très lentement ».

A leur surprise, la Dame ramène, exactement comme la première fois, sa main droite près de la gauche restée immobile sur la poitrine.

Pas plus qu’hier l’Ange ne s’est signé. Intriguées, elles demanderont plus tard pourquoi ?

L’apparition a disparu. Elle était sous leurs yeux depuis treize minutes.

 

Les quatre se rendent alors à la sacristie et livrent à Monsieur le Doyen et aux Sœurs l’enchaînement des demandes et des réponses dans la mystérieuse conversation.

L’après-midi, continueront les tracasseries.

Mme Aubry recevra d’abord l’offre qui lui fera Mme X... d’une visite médicale pour Jacqueline. « Ce n’est pas une visite mais quatre qu’il vous faut payer », répondra-t-elle, « car elles sont quatre à voir la même chose ».

Puis surviendra la maréchaussée. L’un des deux gendarmes défendra à la grande de retourner à l’église. « Monsieur, si vous voyiez ce que j’y vois vous y retourneriez. » Mme Aubry conclura l’entretien : « Elle a commencé d’y aller, elle y retournera jusqu’au bout. »

A 17 heures, plusieurs personnes se rendront à Saint-Gilles. Une jeune fille malade, de Saint-Épain, viendra même demander sa guérison. Mais la Dame n’a pas convoqué les fillettes pour ce soir.

 

VENDREDI 12  DÉCEMBRE

Du fond de la classe, Jacqueline a copié, sans ses lunettes, l’énoncé du problème inscrit au tableau noir, à 4m.50. Sœur Saint-Léon est de plus en plus troublée ; cependant, à la récréation de 10h.30, elle prend la grande dans le couloir.

- « Tu n’as pas bientôt fini tes comédies ? »

- « Quelles comédies, chère Sœur ? »

- « Mais celles de faire croire à tout le monde que tu vois la Sainte-Vierge, toi et les autres, de faire venir la foule tous les jours à 1 heure ! Je commence à en avoir assez. Si tu continues tu vas jeter le discrédit sur l’école. »

- « Oh ! non, chère Sœur, je ne joue pas la comédie. Mais Monsieur le Curé et vous, vous ne voulez pas me croire. » Jacqueline a des larmes dans les yeux.

Pourquoi ? se demandent en effet les fillettes. Sœur Marie de l’Enfant-Jésus leur a dit que c’était peut-être « pour les éprouver » ou « par prudence », au cas d’une intervention possible « du diable ». Jeannette avait déjà répondu quelques jours plus tôt : « Le diable ne peut pas se faire aussi beau que ça. » Jacqueline répondra aujourd’hui : « Oh ! chère Sœur, c’est pas vrai, c’est pas le diable : Je suis trop contente quand je la vois et puis elle est si belle, elle a des yeux si doux. »

Nicole n’est pas épargnée non plus par la directrice : « Est-ce vrai que la Dame a demandé la grotte en papier ? Je ne peux pas croire cela. »

« Aussi redemande lui donc demain, tu me diras ce qu’elle te dira. Puis tu lui demanderas s’il faut laisser l’autel ? »

 

Ni les unes ni les autres ne manqueront le rendez-vous  de 13 heures à Saint-Gilles. Et, comme chaque jour, elles arriveront ensemble : Jacqueline, Nicole et Jeannette ayant l’habitude d’appeler Laura au passage.

Trois cents personnes au moins sont à l’église - certaines depuis midi - la plupart dans la nef de la Sainte-Vierge archicomble.

Le doyen a repris sa place de la veille.  A l’autel Saint-Laurent : la Supérieure et Sœur Marie de l’Enfant-Jésus. Sœur Saint-Léon est cette fois derrière l’autel où se cachent aussi, pour mieux voir sans être vus, le docteur et Mme Tabaste. Trois prêtres voisins de l’Ile-Bouchard sont là : MM. les Curés de Parçay-sur-Vienne et de Saint-Épain, M. l’Aumônier du « Temple ».

Les fillettes sont agenouillées coude à coude sur leur marche.

Comme elles regrettent la solitude des premiers jours !

A 13 heures : La boule ! Le rideau ! La Dame et l’Ange !

Phénomène nouveau. S’épanouit derrière la tête de la Vierge une auréole qui scintille avec vivacité. De longs croissants de 0,27 cm. environ, d’une lumière extraordinaire, fusent aux bords du voile, commençant à la hauteur des oreilles, les pointes relevées. Ils sertissent presque complètement le haut du visage. Cinq de chaque côté : le premier est d’un marron-rouge, le deuxième rose, le troisième vert, le quatrième jaune, le cinquième rouge. Ils s’insèrent presque, sans se toucher cependant, les uns dans les autres. Au-dessus du front, entre les deux derniers qui ne se rejoignent pas, jaillissent, pareils à des aigrettes qui seraient faites de rayons vibrants, deux faisceaux, d’une intense lumière bleue, qui se séparent au sommet.

Les enfants sont en admiration. Et leurs yeux vont et viennent sur la gerbe de couleurs. Des couleurs dont elles rediront sans hésiter, et dans l’ordre, les noms. (Note : Les enfants n’ont jamais prononcé le mot « auréole » qui correspond cependant à leur description, elles disaient « arc en ciel », un « arc en ciel » dans lequel, d’après leur remarques, il n’y avait « pas de violet ». Cette auréole n’avait pas la forme ronde que l’on retrouve ordinairement dans l’iconographie, elle évoquait plutôt la forme d’une coquille.)

Après un échange de mots à voix basse entre Jacqueline et Nicole, la Dame a dit, souriant :

- « Chantez le Je vous salue Marie. »

Les enfants obéissent.

Elles égrènent ensuite une première dizaine d’Ave, auxquels répond la foule, et achèvent l’invocation que, par trois fois, la Dame a ajoutée : O Marie conçue sans péché.

- « Rechantez le Je vous salue Marie. »

- « Oui, Madame. »

- « Comment ? » fait Jacqueline.                 

- « Voulez-vous rechanter le Je vous salue Marie ? » de la même voix lente et douce.

- « Nous le voulons bien », répondent les quatre voyantes qui le commence aussitôt et le font suivre trois fois de l’invocation.

Maternelle, la Dame s’est inclinée. Elle a fait son signe d’appel et redit, comme hier :

- « Baisez ma main. »

Comme hier et dans le même ordre, les enfants ont porté leurs lèvres sur les doigts de la Vierge.

La foule que surprend toujours l’aisance de Jacqueline élevant chaque petite « comme une poupée », remarque que c’est au même point de l’espace au-dessus des feuilles de phormium que les enfants posent leur baiser.

Sur la poitrine de la Dame il est aisé de lire pour les fillettes :  « MAGNIFICAT », bien que la main gauche soit posée sur le cœur.

- « Priez-vous pour les pécheurs ? »

- « Oui, Madame, nous prions. »

- « Bien. Surtout priez beaucoup pour les pécheurs. »

Et c’est une nouvelle dizaine d’Ave suivie de l’invocation dite encore trois fois par les fillettes.

Jacqueline demande alors : « Madame, voulez-vous guérir cette jeune

fille ? »  Il s’agit de la malade de Saint-Épain présente dans l’Église.

- « Si je ne la guéris pas ici, je la guérirai ailleurs. »

- « Oh ! Madame, voulez-vous guérir une personne très pieuse ? »

La Vierge ne répond pas.

- « Elle demeure à Angers. » (NB Jacqueline se souvient fort bien du nom de la personne qui la chargera de cette requête.)

Alors la Dame, triste : « Je ne suis pas venue ici pour faire des miracles mais pour que vous priiez pour la France. »

Et la Bénédiction lente tombe sur tous. Les enfants font leur signe de croix.

Les grands murs blancs de l’église sont maintenant devant elles.

L’impression de M. le chanoine Ségelle est aujourd’hui - comme celle de la Supérieure - moins bonne qu’hier. Il eut aimé moins de mouvements et plus de recueillement dans les yeux. Le Dr Tabaste, lui, reste surpris des mots échangés tout bas et des regards de Nicole vers sa cachette. Devant le rôle prépondérant de Jacqueline, il s’en va disant : « J’ai l’impression que c’est l’aînée qui mène la  danse. » Beaucoup par contre, sont bouleversés et convaincus.

Questionnées, les fillettes répondront qu’elles ont été frappées surtout par l’incroyable splendeur de l’auréole. La grande n’a pu s’empêcher d’exprimer son émerveillement : « Tu vois l’arc-en-ciel, Nicole ? oh ! comme c’est joli ! » - « Oui, c’est brillant ! » répondra, toujours concise, la cousine. Sans se faire prier elles rapporteront leur brève conversation.

Au presbytère elles subissent maintenant leur premier interrogatoire.

Et, de plus en plus, à l’Ile-Bouchard et dans la région on se passionne pour les apparitions.

 

SAMEDI 13  DÉCEMBRE

L’impression plutôt défavorable de Monsieur le Doyen n’est pas dissipée. Il restera à la sacristie avec les Sœurs, aujourd’hui. Quatre confrères sont là qui pourront observer à sa place : deux pères montfortains, le curé de Crouzilles et le curé d’Avon.

De plusieurs lieues à la ronde, dès midi, piétons, cyclistes, automobilistes arrivent. La mère de Nicole vient pour la première fois. De Richelieu, le Dr Ranvoizé. Le nombre des présents dans l’église ? Il oscille, selon les évaluations. A coup sûr il n’est pas inférieur à cinq cents. Cette foule sera constamment recueillie et priera.

Les fillettes sont devant la Sainte-Table, tour à tour agenouillées ou assises. Sans tourner la tête, elles récitent le chapelet avec la foule. Très simplement, sans contention apparente. Deux fois Jacqueline, qui s’avouera émue ce jour-là, parlera à sa cousine.

Nicole, qui a regardé son aînée, va s’agenouiller sur la marche de l’autel ayant Jeannette à sa gauche et Laura à sa droite. La critique du Dr Tabaste a blessé la grande. Non, elle ne mène pas la danse ! Pour le prouver, elle ne suivra pas ses compagnes, mais restera un mètre environ derrière elles, en retrait, vers la gauche, genoux nus sur le pavé.

Avec ensemble les quatre ont levé la tête. Nulle raideur dans leur attitude. Elle regardent au-dessus du phormium, comme toujours. Laura parfois semblera se désintéresser de ce qui se passe ; les autres sont attentives, immobiles, les deux sœurs surtout. Jeannette a la tête renversée en arrière, « le cou cassé », selon l’expression du terroir. Leur visage sans pâleur est calme, empreint cependant d’une certaine gravité. Le naturel de leur attitude, leur simplicité, leur attention frappent tous ceux qui les voient bien et ne cesseront de frapper le Dr Ranvoisé en particulier.

- « Chantez le Je vous salue Marie », a dit encore dans son sourire, en arrivant, la Dame, qui n’a plus sa multicolore auréole.

Les quatre voix s’élèvent, timides d’abord. Elles prennent de l’assurance. L’ensemble comme toujours est juste, les voix agréables. Quand elles se sont tues :

- « Commencez par le Je vous salue Marie. »

- « Oui, Madame. »

C’est la première dizaine d’Ave et l’invocation habituelle à Marie conçue sans péché. Puis le silence.

Tendant un bouquet d’œillets roses, Jacqueline élève la voix.

- « Madame, voici des fleurs ! »

La Vierge se penche, sourit et d’un petit signe de croix, avec son habituelle lenteur, silencieusement les bénit.

- « Oh, Merci ! »

S’égrène la deuxième dizaine d’Ave suivie encore de l’invocation trois fois dite par les enfants. La foule répond.

Puis un nouveau silence qu’interrompra bientôt le chant du Je vous salue Marie.

Et le silence encore.

Et une nouvelle dizaine d’Ave que la Dame fera suivre elle-même de l’invocation : O Marie conçue sans péché.

« Priez pour nous qui avons recours à Vous » ont répondu trois fois ensemble les enfants.

- « Madame, implore alors Jacqueline, faites donc un miracle. »

- « Plus tard ! »

Les Ave reprennent - quatrième dizaine - suivis de la triple invocation par les fillettes, du chant du Je vous salue Marie et de la triple invocation encore.

Que se passe-t-il à ce moment ? Jacqueline incline la tête, la relève, fait un signe de croix et s’incline à nouveau. Nicole regarde sur sa droite la nappe de l’autel. C’est alors, probablement, qu’elle demande à voix basse :

- « Madame, quand on fera la grotte, faudra-t-il laisser l’autel à côté ? »

- « Oui, laissez l’autel à côté. »

Elle seule entendra la réponse.

« O Marie conçue sans péché », disent à nouveau trois fois les enfants ; la foule achève.

Après la dernière dizaine d’Ave, la Dame est intervenue. La foule entend les enfants qui, simultanément, par trois fois, répondent : « Priez pour nous qui avons recours à Vous. »

Elles se sont tues.

Bientôt leur chant repart : Je vous salue Marie, toujours aussi naturel, les voix aussi sûres. Personne n’ose unir sa voix à leurs voix.

Elles ont répété : O Marie conçue sans péché ! trois fois, se sont levées et ont fait leur signe de croix.

C’est fini !

Avant de partir la Dame a dit : « Je reviendrai demain pour la dernière fois. »

Les prêtres ont immédiatement escorté les deux aînées au presbytère et les ont interrogées séparément.

Jacqueline garde toujours son air souriant. « Ses yeux et sa physionomie ne trahissent ni le trouble, ni la crainte, ni la timidité, ni l’impatience. Ses réponses sont rapides et précises. »

Elle ne se gênera pas cependant pour dire ensuite que, parmi les interrogateurs, elle n’aime pas du tout celui qui, cherchant à l’embrouiller, invente tel détail ou tel geste qu’elle n’a jamais vu. Elle n’aurait pas cru les prêtres « menteurs ». Nicole est toujours aussi paisible. Elle ne semble pas bouleversée. Sa mémoire est fidèle. Dans ses affirmations, on ne la fera pas varier.

Les deux fillettes ont dit les mêmes choses.

Dehors, la foule s’écoule. Le nombre de convaincus s’est accru.

L’impression de Monsieur le Doyen, aujourd’hui, est bonne.

 

DIMANCHE 14  DÉCEMBRE

Le temps est sombre.

Des cars, des autos, des bicyclettes encombrent la petite place Saint-Gilles et les rues avoisinantes. De l’Anjou même et de la Vienne on accourt. A midi l’église est presque remplie. Plusieurs, refusant d’aller déjeuner, sont restés après la grand’messe de 10 h. 30.

Pour faire place à la foule, les visiteurs les plus décidés sortent de nombreuses chaises et des bancs. La chaire est prise d’assaut. Des grappes humaines s’accrochent à des échelles doubles. On monte sur les stalles, jusque sur l’accoudoir des prie-Dieu, sur des planches derrière le maître autel, sur l’autel même de Saint-Laurent que l’on a, à la hâte, recouvert d’étoffes. Les nefs, la tribune, le chœur, le sanctuaire, tout est noir de monde. Beaucoup cependant ne pourront pas entrer. Il y a deux mille personnes peut-être à l’intérieur. De nombreux curieux. Tous les parents des voyantes sont présents.

Dans le brouhaha, une voix a commencé le premier chapelet. Vite le silence s’est fait. La multitude prie, et chante les Gloria Patri. De suite un deuxième, puis un troisième sont égrénés. Des gens qui n’ont pas prié depuis longtemps à l’église récitent tout haut des Ave.

L’attente dans une telle ambiance en impressionne déjà beaucoup.

Pendant ce temps, les quatre fillettes sont arrivées dans la cour du presbytère : Jacqueline en manteau gris foncé, son foulard sur la tête ; Nicole en manteau gris clair, portant un béret bleu ; Laura en manteau bleu marine avec une calotte blanche et Jeannette en manteau gris foncé et béret bleu marine.

Calmes, souriantes, elles parlent entre elles et avec Sœur Marie de l’Enfant-Jésus, attendant que le doyen ait achevé son repas.

A 12 h. 50, par la porte de la sacristie, elles entrent dans l’église, conduites par Sœur Saint-Léon qui leur fraye péniblement un passage, enjambant même des bancs.

Jacqueline porte un bouquet d’arums, Nicole un bouquet d’œillets roses, Laura un bouquet de violettes de Parme, Jeannette un bouquet de roses. Ces fleurs leur ont été remises pour être offertes à la Dame. Suivent sept prêtres, le maire de l’Ile-Bouchard, le Dr Tabaste, puis la Supérieure des religieuses et Sœur Marie de l’Enfant-Jésus.

Sur des prie-Dieu, légèrement en avant de la Sainte-Table, face à l’autel de Notre-Dame des Victoires, les enfants s’agenouillent. Nulle émotion apparente chez elles, sauf peut-être chez Jacqueline un peu pâle. Elles se mêlent à la récitation du quatrième chapelet, dont Monsieur le Doyen dira lui-même les derniers Ave.

Dans le silence, à 13 heures, tandis que Laura murmure : « la voilà ! » ensemble elles se lèvent et s’approchent de l’autel.

Comme hier, sur le gradin, Nicole est au milieu ; mais Jeannette aujourd’hui est à sa droite et Laura à sa gauche. Toutes les trois agenouillées sur le tapis. Jacqueline sur le pavé encore, en retrait, du côté de l’épître.

Elles regardent au-dessus du phormium. Pas un instant ne faiblira leur attention. Pendant 35 minutes, Jeannette, qui semble porter les yeux légèrement plus à droite que les autres, restera immobile, la tête renversée « à m’en donner mal au cou pour elle », diront plusieurs témoins proches, tentés d’aller la soulager.

La Dame et l’Ange étaient là, « plus beaux encore que d’habitude », sur le rocher, dans la lumière, devant le rideau d’argent sans plis. La Vierge les regardait. La bonté de son regard, la douceur de son sourire, l’élégance de son attitude, la grâce qui émanait d’Elle, dégageaient leur inexprimable charme. Un charme qu’il aurait fallu rappeler inlassablement à chacune des apparitions évoquées dans ces pages pour rendre rigoureusement le témoignage des enfants. L’Ange, dans sa splendeur, dans son recueillement, les ailes palpitantes comme chaque jour !

- « Chantez le Je vous salue Marie. »

Silencieuse, la foule écoute les fillettes.

- « Récitez une dizaine de chapelet. »

A leur cadence normale, c’est-à-dire sans lenteur, les quatre, tout haut, prient. Près d’elles, un prêtre fera tomber un siège, elles ne broncheront pas. Devant elles, le même encore tendra un tabouret, elles ne broncheront pas. Comme toujours, cependant elles entendent nettement les bruits dans l’église.

- « Gloire au Père, au Fils et au Saint-Esprit », ajoutent-elles. Ce sera la seule fois aujourd’hui. La Dame s’est inclinée. La foule répond, comme elle a répondu aux Ave, comme elle répondra aux troix invocations qui suivent : O Marie conçue sans péché.

Le lourd silence retombe.

Jacqueline et Nicole se sont approchées l’une de l’autre. Elles lisent ensemble sur le même papier une requête de leur curé, très ému aujourd’hui : « Madame, nous vous demandons de bénir Monseigneur l’Archevêque, ses 25 années d’épiscopat, Monseigneur l’Evêque de Blois (NB C’est l’année du Jubilé épiscopal de S. Ex. Mgr Gaillard. Son Ex. Mgr Robin a été l’élève de M. le chanoine Ségelle, jadis, à Amboise.), les deux paroisses, les écoles libres, la mission du Carême, les prêtres du Doyenné et de donner des prêtres à la Touraine. »

La Dame, souriante, incline aimablement la tête en signe d’aquiescement.

- « Oh! Merci ! » lui répondent les enfants.

Puis Jacqueline :<